jeudi, 23 mars 2017

Les toutes, toutes premières fois

Comment tout (ou presque) a commencé !

 

1850

boudin-le-roi-des-ciels

L’insoutenable légéreté de l’art !

 

A partir de 1850, la représentation du monde à travers la peinture se pare de subjectivité…pour mieux rendre compte de la réalité. Une réalité qui n’est pas si simple à débusquer car complexe, nuancée, insaisissable, changeante, différente selon les moments et les regards. Cette insoutenable légèreté de l’être et de la nature, Eugène Boudin, en sera le premier interprète. Bientôt, on parlera d’impressionnisme.

Médiatiquement, tout a commencé le 25 avril 1874. Pour la toute première fois, le terme impressionnisme est employé. C’est Louis Leroy, critique d’art, qui lance cette expression pour une impression au demeurant plutôt négative de sa part. Dans un papier publié dans le quotidien le Charivari (1) ce jour-là, il écrit, plutôt ironique, à propos d’un tableau de Monet « Impression, soleil levant » : « Je me disais aussi, puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans… » .

monet impression-soleil-levant

Impression Soleil Levant de Monet (1872,Musée Marmottan, Paris)

D’un coup de canif ou plutôt de plume qui ne décèle pas encore l’immense avancée du coup de pinceau, la révolution picturale de l’impressionnisme est lancée. Probablement, la plus importante après l’invention de la perspective. Allégé est le maître mot de cette révolution qui redonne le pouvoir à l’artiste et à sa subjectivité.

Eugène Boudin : le précurseur de l’impressionnisme

Comme souvent, tout a réellement commencé bien avant. Environ 25 ans plus tôt, vers 1850. Pour aller à la source de ce fameux courant Impressionniste, il suffit de suivre les méandres de la Seine jusqu’à son estuaire.

Là, commence à s’éveiller un nouveau regard. Un regard qui caresse les rivages de la Normandie, les nuages qui la chapeautent et les fines silhouettes humaines qui mouchettent l’horizon.

Un regard qui cherche à fixer, pour la toute première fois, l’instantanéité. Mais au-delà de figer les tranches de vie, il y a une mise en perspective comme si le tableau embarquait tout l’univers qui accompagne cet instantané.

Ce regard, c’est celui d’Eugène Boudin. Boudin : le précurseur, Boudin, « le roi des ciels » comme le qualifiera Corot, Boudin, à qui Monet, son cadet de 16 ans, reconnaît tout lui devoir;  » je lui dois tout », dira-t-il en 1924 .

Le chevalet du ciel !

Eugène Boudin (1824-1898), bien qu’autodidacte du pinceau, va ainsi donner, dans les années 1850, la toute première touche de pinceau à un univers qui deviendra quelques années plus tard celui des impressionnistes.

Eugène Boudin plage de Trouville en 1863

Personnages et ciel : la plage de Trouville vue en 1863 par Boudin

Le monde selon Boudin est « pastelisé », allégé, vaporisé, pixellisé, miniaturisé avec ses petits personnages qui s’évaporent presque sur les plages ventées de Normandie. C’est tellement nouveau et peu académique.

Au point d’impressionner le grand Zola qui évoquera « ses grands ciels d’un gris argentin, ses petits personnages si fins et si spirituels » (2) et bien d’autres comme Baudelaire qui s’émerveillait devant ses « beautés atmosphériques ».

Si l’impressionnisme peut être défini comme une technique picturale subjective qui fait émerger une harmonie, dès lors que l’on prend de la distance, donnant l’illusion qu’une scène prise en instantané qui « colporte » autant l’image que l’atmosphère et les ressentis, alors Eugène Boudin sans aucun doute est le tout premier des impressionnistes.

Bienvenue dans le cercle chromatique

Inspiré par Boudin, prenant ses lettres de noblesses avec Manet, l’impressionnisme est un hymne à la nature, à la liberté et à la personnalité. Pour la première fois, il permet à l’artiste de donner libre cours à l’interprétation de ses impressions et de son vécu. La peinture devient un langage émotionnel qui vise à saisir l’éphémère et l’instantané en cherchant à capter les effets de la lumière, fort des nouvelles théories scientifiques sur la lumière et sur le cercle chromatique (3).

Des beautés atmosphériques de Boudin aux beautés « atmos-féériques » de Manet, il n’y a donc guère plus qu’un trait de pinceau !


Boudin : l’art de la série

Avant Claude Monet, Eugène Boudin a-t-il été le tout premier à utiliser le principe de la série, c’est à dire le même paysage peint à différents moments de la journée ?

La réponse est oui. Pour répondre aux commandes des collectionneurs mais aussi par curiosité, Boudin va inaugurer, dès 1870, la déclinaison de ses toiles (4). C’est à dire qu’il va  peindre des variations autour d’un même motif.  Comme il le fera pour la plage de Deauville, Boudin peindra plusieurs déclinaisons selon les heures de la journée, les marées ou les saisons. 

Cette approche nouvelle tient pour l’essentiel à la curiosité de Boudin face à la capacité de la lumière à changer le rendu des scènes selon les périodes. Une dizaine d’années plus tard, Monet va systématiser cette approche novatrice, avec par exemple la série de la cathédrale de Rouen peinte entre 1892 et 1894.  


1 – Source : www.larousse.fr / impressionnisme
2- « Boudin le Maudit » - Le Point N° 2113 – 14 mars 2013
3 - Le physicien Eugène Chevreul publie un ouvrage en 1839 « De la loi du contraste simultané des couleurs et de l’assortiment des objets colorés d’après celle loi dans ses rapports avec la peinture ». Il y introduit la notion de couleurs primaires et couleurs secondaires
4- L’art atmosphérique d’Euène Boudin – Valeurs actuelles – 28 mars 2013 &  Musée Jacquemart-André « L’exposition Eugène Boudin »



A visionner pour mieux comprendre :

 

 

Kandinsky : La première véritable émancipation culturelle

(votes : 10)
Loading ... Loading ...
Posté par fabrice
 

1910 

Changement de tableau

 

On ne tire pas facilement un trait, fût-ce de pinceau, sur plus de 30 000 ans de peinture figurative.

Depuis la nuit des temps, il n’était pas vraiment venu à l’esprit des hommes de peindre autre chose que la réalité (en dehors des divinités et des ornements comme sur les poteries) avec souvent beaucoup de talent, comme s’il fallait coûte que coûte courtiser le Créateur. Chacun à sa place : d’un côté le Créateur, seul habilité à l’innovation et à la fantaisie ; de l’autre, son sujet, l’homme qui, lorsqu’il exprimait sa créativité, devenait suspect d’allégeance au Démon.

L’art d’accomader la Nature

Et puis, changement de tableau. Pour la première fois, l’artiste va faire preuve d’audace en accommodant la Nature à sa guise pour en extraire ses qualités intrinsèques : celle-ci propose, l’artiste dispose.

Sans Titre, de Kandinsky, considérée comme la première œuvre abstraite datant de 1910
Sans Titre, de Kandinsky, considérée comme la première œuvre abstraite datant de 1910

Sur ce schéma totalement nouveau, le réel, du moins tel qu’il nous apparaît, n’a plus systématiquement le dernier mot. L’art abstrait est né, nous sommes en 1910 et c’est une révolution.

L’homme s’autorise donc pour la première fois à se représenter la nature au-delà de ses apparences et à accepter que chacun d’entre nous dispose d’une vision personnelle, sans jugement de valeur. On ne regarde plus la nature au travers d’une œuvre, on la vit. C’est une nouvelle conception du monde.

Kandinsky, celui qui met l’art sens dessus-dessous !

Cette manière de s’affranchir de la réalité visuelle aurait connu, dit-on, un acte « manqué » fondateur. Kandinsky, considéré comme le père de l’art abstrait, aurait découvert dans son atelier une toile posée à l’envers. C’est ainsi que lui seraient apparues les vertus de la déconstruction !

Car, c’est bien de déconstruction dont il s’agit ; déconstruction des valeurs traditionnelles dont le mouvement est amorcé depuis la seconde moitié du XIXème siècle. Celui-ci touche les domaines artistiques (musique, peinture, puis danse et architecture) mais également politique, avec l’émergence des « bohèmes » qui s’opposeront aux bourgeois. On voit poindre déjà le spectre de mai 68 !

Toile à l’envers ou pas, Wassily Kandinsky, né à Moscou en 1866, va mettre sens dessus dessous les canons de la peinture. Précurseur de l’art abstrait[1] , il va théoriser cette « découverte » et se faire connaître fin 1911, en publiant « Du spirituel dans l’art ». Cet ouvrage délivre l’art de la dictature du réel et le place dans une dimension spirituelle. En jouant sur les couleurs et les formes, l’artiste est en mesure de révéler une vérité cachée derrière une vérité d’évidence, trop souvent éloignée de la réalité.

« La dissonance picturale et musicale d’aujourd’hui n’est rien d’autre que la consonnance de « demain », écrira Kandinsky en 1911. »

Wassily Kandinsky
Wassily Kandinsky

Cette nouvelle approche s’inscrit en réalité dans l’air du temps. Elle accompagne d’autres révolutions de la pensée de l’époque : les théories scientifiques émergentes sur la matière et la lumière (qui cacherait sa vraie nature, nature ondulatoire et corpusculaire) mais aussi en matière technologique. Il s’agit des travaux sur l’optique ou l’apparition du daguerréotype, par exemple.

Supplantée par de nouveaux outils plus performants, remise en cause par une meilleure connaissance du monde, la peinture perd son rôle de témoin de la réalité. Cela au profit d’une vision intérieure totalement subjective mais finalement plus fidèle au monde tel qu’on l’entrevoit désormais : multiple, impermanent, imprévisible et en interaction avec son observateur.

Pour représenter cette nouvelle vision du monde, l’art abstrait utilise un nouveau langage. Il s’appuie sur une grammaire construite sur les sensations et un vocabulaire qui met en jeu les formes géométriques et les couleurs dont la partition devient presque un art à part entière.

Finie donc la notion de beaux tableaux qui devaient respecter les règles académiques : le type de support (la toile), le format (rectangulaire), le principe d’application (au pinceau), etc… Ce renoncement à tout ou partie de ces caractéristiques s’apparente à de la recherche fondamentale au service d’une réalité à la fois matérielle et spirituelle.

La réalité : une longue histoire d’impressions

grotte de Blombos

Les deux morceaux d’ocre sculptés de la grotte de Blombos signent la naissance de la modernité culturelle

S’affranchir de la réalité relève d’une longue marche qui a débuté au milieu du XIXème siècle, après avoir recherché au contraire, depuis la Renaissance, à s’en rapprocher le plus possible (invention de la perspective). Les impressionnistes, influencés par l’environnement intellectuel et scientifique de l’époque, ont fait une bonne partie du chemin. Ils ont joué la carte de l’impression perçue, restait à jouer celle de l’impression rendue, autrement dit les sensations.

Certains diront, qu’avec les différents courants nés de l’art abstrait originel, le rayonnisme, le constructivisme, le suprématisme, l’expressionnisme, le cubisme, etc.., nous sommes passés de la recherche de sensation à celle du sensationnel.

Restons modestes, il y a 77 000 ans dans la grotte de Blombos (2), donc bien avant les grottes de Lascaux ou de Chauvet…et les oeuvres de Kandinsky, des « artistes » ont fait preuve de recherche esthétique et abstraite, portant un premier regard personnel sur leur monde.


 Chronologie de la peinture en quelques traits !

  •  - 77 000 ans : naissance de l’art pictural – jusqu’à la prochaine découverte- dans la grotte de Blombos (Afrique du sud);
  • - 40 800 ans : peinture de la caverne d’El Castillo (Espagne) qui représente un disque rouge ;
  • - 37 300 ans : importantes représentations d’art rupestre de la grotte d’Altamira (Espagne);
  • - 32000 ans : peintures de la Grotte de Chauvet (Ardèche);
  • 2300 av. J.-C. : invention des hiéroglyphes, à mi chemin entre le dessin et l’écriture;
  • Entre le V et VI ème siècle av. J.-C : Zeuxis d’Héraclée, peintre grec, est le premier à recourir à la technique du sfumato, donnant un effet de contours imprécis, technique reprise ensuite par Léonard de Vinci; Selon « l’historien » romain Pline l’Ancien, Zeuxis serait à l’origine du trompe l’oeil, technique qui sera beaucoup utilisée par les romains comme à Pompeï ;
  • 820 : manuscrits enluminés dont l’un des premiers est le Livre de Kells ;
  • 1415 / 1417 : Filippo Brunelleschi, architecte florentin, donne le coup d’envoi à la mise en perspective. Cette technique sera théorisée par Léon Battista Alberti dans De Pictura (en 1435) ;
  • 1425/1428 : Masaccio sera le premier peintre à l’appliquer sur une fresque de l’Eglise Santa Maria Novella de Florence ;
  • Vers 1400 : le peintre flamand Jan Van Eyck donne le premier coup de pinceau de la peinture à l’huile ;
  • A partir de 1600 : la peinture baroque fait son apparition avec Rembrandt, Rubens, Vélasquez et bien d’autres ;
  • Camille Corot (1796/1875), de l »école de Barbizon, annonce l‘impressionnisme;
  • 20 avril 1874, première exposition des impressionistes, avec 165 toiles, dans l’atelier du photographe Nadar;
  • 1883, Georges Seurat à l’origine du pointillisme invente d’une certaine manière le concept des pixels;
  • 1904 : La lettre de Cezanne à Emile Bernard donne le fondement du cubisme;
  • 1907 : la toile « les Demoiselles d’Avignon » de Pablo Picasso renouvelle totalement, à travers le cubisme,  la représentation du nu et annonce la révolution picturale à venir ;
  • 1910 : Kandinsky dévoile une nouvelle approche de la réalité avec l’art abstrait ;
  • Années 1950 : naissance du Pop Art, avec des artistes comme Jasper Johns et plus tard Andy Warhol
  • 1960 : Brassaï publie le livre « Graffiti », première évocation du graffiti comme un art, dont l’un des pionniers aura été un artiste grec, Demetrios, vivant à New York signant Taki 183;

1 – Avec quelques autres artistes comme Kupka, Larionov, Malevitch, Mondrian; Concernant, l’aquarelle Sans Titre, considérée comme la première œuvre abstraite de l’histoire de la peinture (cf. illustration ci-dessus), il existe aujourd’hui une polémique sur sa véritable date : 1910 ou 1913 et dans ce cas, elle serait une esquisse pour une huile baptisée Composition VII, à l’automne 1913.
2 – 2 morceaux d’orcre sculptés de traits obliques et parallèles, découverts dans la grotte de Blombos en Afrrique du sud, pourraient être une de premières représentations symboliques, voire abstraites de l’histoire, signant l’apparition de la modernité culturelle. Pour en savoir plus, lire l’article sur Wikipedia.


A découvrir pour mieux comprendre :

    • Laure-Caroline Semmer, historienne de l’art, nous décrypte l’art abstrait au travers de l’approche de Kandinsky :


Centre Pompidou / Kandinsky et l’art abstrait par centrepompidou

  • Émission consacrée à Mondrian, l’un des précurseurs de l’art abstrait – [Canal Savoir]


A consulter pour aller plus loin :

  • La naissance de l’art abstrait
    - Collection : Un mouvement, une période – Centre Georges Pompidou, Paris
  • Art abstrait : Thèmes et Formes de l’abstraction dans les avant-gardes européennesPar des analyses précises et limpides, l’auteur remet en perspective les différents pôles du mouvement et récuse l’apparente « gratuité » de l’art abstrait. L’ouvrage s’attache à éclairer l’art abstrait européen à travers l’étude minutieuse de ses origines, entre 1905 et 1915. Plus que les innovations techniques ou esthétiques, il met en évidence la maturation des contenus et la signification des oeuvres.
  • Kandinsky, sa viePremière biographie de l’inventeur de l’abstraction, ce livre sensible a été établi à partir d’un ensemble de sources considérable. Il évoque à la fois la vie traditionnelle russe et celle de la Russie des avant-gardes. Le lecteur peut assister à la formation du peintre, à la genèse de son œuvre et de sa pensée et il peut suivre la quête fiévreuse qui ouvrit à l’artiste le passage vers la peinture absolue et qui en fit, à travers ses écrits et ses amitiés, le grand inspirateur de la révolution artistique des temps nouveaux.
  • Du Spirituel dans l’art et dans la peinture en particulierde Vassily KandinskyDans ce traité sur l’abstraction publié en 1910, Kandinsky revendique le droit de tout oser dans la création artistique à la seule condition de respecter le «  »principe de nécessité intérieure » ». Ce texte a certes permis à l’artiste de se faire connaitre en Europe, mais il a surtout eu un retentissement majeur sur le cours de l’art moderne .Un grand classique à redécouvrir
  • Kandinsky, de Christian DerouetCette grande rétrospective de l’œuvre d’une des figures majeures du XXème siècle, Vassily Kandinsky, est proposée conjointement par le Centre Pompidou, la Städtische Galerie in Lenbachhaus de Munich et le Solomon R. Guggenheim Museum de New York, qui détiennent les plus importants fonds d’œuvres de l’artiste. Elle a été publiée à l’occasion de l’exposition Kandinsky présentée au Centre Pompidou en 2009.

Les tout premiers dessins animés…

(votes : 7)
Loading ... Loading ...
Posté par fabrice
 

A partir de – 35 000 ans

La préhistoire fait son cinéma !

 

Panneaau des Lions de la grotte de Chauvet

Panneaau des Lions de la grotte de Chauvet

Et si les grottes préhistoriques de Dordogne renfermaient les tout premiers « studios de cinéma » de l’histoire ! Non, preuve à l’appui, ce n’est pas du cinéma. Moteur !

Scène 1 : le thaumatrope.

De quoi s’agit-il ? Un thaumatrope n’est ni une espèce de dinosaure ni une divinité préhistorique ni un traumatisme quelconque. Il s’agit tout simplement d’une sorte d’instrument optique qui exploite la persistante rétinienne pour produire l’illusion d’une image animée. Le terme vient du grec thauma qui signifie « prodige » et de tropion voulant dire « tourner ». Autrement dit : un « prodige tournant ».

Exemple de thaumatrope

Exemple de thaumatrope

 

La préhistoire du cinéma : un vrai prodige

Cet objet est considéré comme le tout premier jouet optique préfigurant, d’une certaine manière, la technique cinématographique. Jusqu’ici son invention, vers 1820, est attribuée à deux anglais : William Henri Fitton et à John Ayrton Paris à partir d’un concept issu de l’astronome John Herschel.

Mais voilà que des analyses récentes (1) pourraient nous conduire à faire un flash-back de 15 000 ans et nous porter à l’époque du magdalénien, donc de la préhistoire, la vraie.

 

La rondelle aux chamois avec sa cordelette

La rondelle aux chamois avec sa cordelette

On a en effet découvert sur le site de Laugerie-Basse en Dordogne une rondelle en os dite « aux chamois » perforée en son centre. Cet objet porte sur chacune des faces une position différente de l’animal, correspondant à des phases successives du mouvement de la bête.

Le chamois d’or !

Des expériences élémentaires ont permis de reproduire l’animation telle qu’elle pouvait se pratiquer à l’époque. Soit par simple manipulation de l’objet, soit en introduisant un fil de tendon naturel au sein du trou central. Le résultat produit une rotation rapide de la rondelle, avec pour effet d’animer le chamois.

D’autres objets, de factures et d’époque similaires, prouvent qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé. En témoigne la petite plaquette se schiste issue de la grotte d’Isturitz située dans les Pyrénées-Atlantiques. Celle-ci arbore deux dessins de renne, couché sur une face, debout sur l’autre.

Le principe exploitant la persistance rétinienne, qui est à l’origine de l’invention de la caméra et du cinéma, semblait, toute proportion gardée, connu de l’homme de Cro-Magnon !

Scène 2 – Le lion s’anime ce soir…

Mais remontons encore le temps jusqu’aux alentours de 30 000 ans. En examinant les œuvres pariétales de l’époque, on observe que bon nombre d’entre elles proposent des représentations dynamiques du mouvement. Technique graphique d’animation que l’on pensait être une invention récente de l’humanité. L’apanage du cinéma et des bandes dessinées.

Que nenni ! Les artistes de sites de Chauvet (-36 000 ans), et plus récemment de Lascaux (-17 000 ans), d’Altamira (-15 000 ans) de Niaux (- 13 000 ans) ou d’autres encore, en voulant « insuffler » la vie à leurs sujets, ont conçu des conventions graphiques proches de celles employées de nos jours.

Par exemple, la fresque des Lions de la grotte de Chauvet, peinte il y a 35 000 ans (voir image d’ouverture) illustre parfaitement cette narration graphique. Il s’agit d’une scène de chasse où figurent à la fois le mouvement de chaque lion mais aussi celui de la meute et du troupeau de bisons s’enfuyant.

Un autre exemple est la frise des Lions de la grotte de la Vache (Ariège) où l’on y voit une série de félins gravés sur une côte de bovidé. Il est probable que l’artiste ait voulu illustrer le même lion dans les différentes étapes de sa course.

Premiers documentaires animaliers…

Les peintres du paléolithique ont compris que mettre en scène les animaux en superposant plusieurs membres permettait de simuler le mouvement. Le trot du Cheval de la grotte de Lascaux est, sur ce principe, appuyé par le fait que le mouvement de sa tête est décomposé en 5 images illustrant des positions différentes.

Leurs intentions, à travers les tableaux successifs, étaient à l’évidence de raconter de manière illustrée et explicite les moments forts de leur existence. Tranches de vie marquées par des histoires naturelles où se mêlent accouplements, chasse et même la mort. Bref, les tout premiers medium visuels de l’histoire.

Les recherches conduites depuis une dizaine d’années démontrent que 40 % des animaux des œuvres pariétales sont représentés en mouvement. Et cela sans compter, les représentations à l’apparence plus statique mais qui s’animent sous l’effet d’un éclairage d’époque qui était constitué de torches ou de lampes à graisse.

Marc Azéma, préhistorien et réalisateur de films, en conclut « …que la plus grande partie du bestiaire pariétal devait être animée pour les artistes préhistoriques »(2).

Les tout premiers documentaires animaliers, en quelque sorte !

Mis à jour le 26 juillet 2012

La préhistoire en mouvement

Deux procédés sont employés par les artistes de la préhistoire pour animer leurs œuvres (2) et en restituer ainsi le côté vivant :
- La juxtaposition d’images, comme affubler 8 pattes à un bison (grotte de Chauvet);
- La représentation d’images successives, permettant de décomposer un cycle de mouvements tel le galop.

Intuitivement, ils utilisent la persistance rétinienne, l’une des propriétés spécifiques de l’œil qui consiste à conserver  en mémoire une image durant 50 millisecondes. Le cerveau recompose ensuite la succession d’image en une séquence donnant l’illusion d’un continuum.


Coup de tonnerre sur les coups de « pinceaux » de la préhistoire

Le titre de tout premier artiste de l’humanité pourrait bien ne pas revenir à un homme, au sens Homo sapiens, mais à Neandertal, simple cousin malheureux de l’homme moderne, disparu de la circulation voici 30000 ans environ.

Cette révélation(5), s’il elle était confirmée, bouleverserait notre conception de l’évolution humaine. L’hypothèse repose sur les dernières datations d’œuvres pariétales peintes sur les parois de la grotte d’El Castillo (nord-ouest de l’Espagne). Datations dont les méthodes incitent toutefois à la prudence. Il s’agit d’un disque de pigment rouge daté de – 40 800 ans et d’une empreinte de main négative remontant à – 37 800 ans. 

Ces premières œuvres de l’histoire ne représentent pas d’animaux ce qui suggèrent également que les premiers traits artistiques pourraient être non figuratifs comme supposés jusqu’à présent(6).    

Evidemment, considérer Neandertal comme un artiste, et qui plus est, le tout premier artiste de l’histoire, remet en cause tout l’édifice sur lequel repose la spécificité, pour ne pas dire la suprématie de l’homme, le vrai, face à ses congénères. 

Car, reconnaître que la capacité de création n’est plus l’apanage de cet homme moderne et que Neandertal en est aussi doté, c’est franchir le Rubicon « cognitif » que beaucoup de spécialistes hésitent encore à franchir. Suite à la prochaine…datation.  


1 – Théorie défendue par Jean Azéma, préhistorien, chercheur au CNRS et membre de l’équipe scientifique de la grotte Chauvet,  expérimentée par Florent Rivère, illustrateur, paléo-expérimentateur, spécialiste de la préhistoire
2-  L’origine préhistorique du Cinéma – Jean Azéma – Pour la Science N° 417  Juillet 2012
3- http://www.f-river.fr/index.php 
4 – Pour en savoir plus sur la naissance du septième art : animage.org
5- Sources :  Sciences & Avenir – août 2012 / revue Science – 15 juin 201
6- Pour aller plus loin sur ce sujet, lire l’article sur le site Hominides.com


A visionner pour mieux comprendre :
    • Principes d’animation utilisés par les artistes du paléolithique :

    • L’origine préhistorique du cinéma, par Marc Azéma :

    • Premier film érotique ! Pour le plaisir :


Pour aller plus loin :
  • La Préhistoire du cinéma : Origines paléolithiques de la narration graphique et du cinématographe…, de Marc Azéma – Ed. Errance, 2011L’auteur part des images de la grotte Chauvet pour terminer par les premiers dessins animés et l’apparition du cinéma et les films de Méliès. Un voyage fascinant à travers l’art universel, sur tous les continents, pour démontrer que les techniques « cinématographiques » ont toujours été présentes et que « l’archéologie du cinéma » est bien plus ancienne qu’on ne le croit. Un DVD complète la démonstration, en animant des images de mouvements décomposés savamment par les artistes anciens.
  • La grotte Chauvet : L’art des origines, de Jean Clottes – Ed. Seuil, 2001Le plus ancien nu féminin tracé sur une paroi date de 33 000 ans. C’est l’une des découvertes exceptionnelles livrées par la grotte Chauvet (Ardèche). Fouillée depuis 1995 par une équipe pluridisciplinaire sous la direction de Jean Clottes, elle ne sera jamais ouverte au public. Cet ouvrage scientifique très accessible a donc été conçu comme une visite permettant à tous les amateurs de préhistoire d’apprécier la grande richesse d’un tel site rupestre. De nombreuses photographies des représentations animales répertoriées en révèlent la qualité impressionnante. Des relevés d’empreintes accompagnés de graphiques reconstituent les différentes périodes d’occupation de la grotte et leur datation. Des cartes permettent de localiser l’emplacement des salles par rapport à l’ensemble du lieu. Ainsi renaissent sous les yeux du lecteur les gestes des premiers peintres et l’émotion que suscite la découverte d’un univers vieux de tant de millénaires