dimanche, 20 octobre 2019

Les toutes, toutes premières fois

Comment tout (ou presque) a commencé !

Les tout premiers « Moi, je ! »

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A partir de 1380

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Quand l’individu s’éveillera

Nous sommes en1493.  Albrecht Dürer, peintre et féru de mathématiques, notamment pour ses applications dans l’art, vient d’achever le premier véritable autoportrait de l’histoire . Il a 22 ans. Il se considère digne d’une représentation qui vise la postérité. On assiste à l’émergence de l’individu.

Pour la première fois, l’artiste devient sujet de son œuvre. Pour atteindre cette forme aboutie d’individualité [1], il aura fallu près d’un siècle à partir des premiers fourmillements de l’ego au sortir du moyen-âge.

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Autoportrait d’Albrecht Dürer

Pour la toute première fois, l’être humain lambda aspire à devenir un individu, comme le soulignait le philosophe Jacob Burckhardt. C’est-à-dire, une personne responsable, autonome visant son épanouissement personnel et qui se distingue du groupe. Mais ne crions pas victoire car « de l’être est une personne » à « l’enfant est une personne », défendu par Françoise  Dolto, il s’écoulera encore 500 ans. Enquête sur l’affirmation de l’homme occidental.

Chez ces gens là, on ne pense pas…encore à soi

Justement, l’histoire, durant le Moyen-âge, paraît immuable, un éternel recommencement sans espoir de progrès ni de jours meilleurs, du moins sur cette basse Terre. Face à cette homéostasie à l’allure de chape de plomb, l’homme subit sa destinée dont il remet les clés à ses seigneurs, celui du château comme celui du ciel.

Prendre sa vie en main et devenir ainsi un individu autonome ne lui effleure même pas l’idée. Son existence se confond avec celle de son peuple, de sa corporation, de sa famille et des saisons. Malgré l’apparition des noms et des surnoms après l’an 1000, ceux-ci ne font qu’ancrer la personne dans son lieu d’origine ou son métier, sans lui donner une véritable identité propre. Peine perdue d’ailleurs car aux environs de 1500 moins de 3% de la population européenne est en mesure de déchiffrer son nom, soit 2 millions de personnes.

Seuls quelques individus sortent du lot : les hérétiques et les déviants dont le nom est jeté en pâture à la vindicte populaire. Les signes avant-coureurs de la personnalisation arrivent avec Jean le Bon, vers 1350 dont on tirera pour la première fois le portrait et dont on gardera la signature. Un des premiers signes d’affirmation de soi au service d’une volonté individuelle…et du pouvoir.

Quand le monde s’éveillera

Ironie de l’Histoire, à partir de cette époque le monde sort de sa longue période de léthargie. La vie culturelle, scientifique, et personnelle bourgeonne comme jamais. Du point de vue démographique, la situation s’améliore nettement après la grande peste de 1450 (la précédente datait de 1348), période où sévit encore l’anthropophagie.

A l’époque de Dürer, la Terre compte 300 millions d’âmes, dont la moitié vit en Asie et un cinquième seulement en Europe (17 millions en France). Les plus grandes villes d’Europe, Paris, Naples et Istanbul dépassent à peine 150 000 habitants. En un siècle, à partir de 1450, la population européenne va doubler. Plus nombreux mais moins anonyme, c’est tout le paradoxe de cette renaissance humaine au milieu de la Renaissance, tout court. L’éveil est à la fois dans le cœur des hommes et au cœur des cités.

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Quand l’individu s’éveillera

Espérance de vie qui s’allonge –en moyenne 35 ans- et remise en question des doctrines scientifico-chrétiennes, suite notamment aux observations astronomiques : un processus inédit est en train de s’enclencher bouleversant les valeurs  :
- la marchandisation de la société fournit une valeur au travail et donc à celui qui fournit ce travail;
- Parallèlement, on assiste à la naissance du salariat qui va permettre à l’individu de s’émanciper matériellement puis intellectuellement;
- L’émergence des valeurs familiales modifie le rapport aux enfants qui ne sont plus uniquement considérés comme une charge ;
- Par voie de conséquence, l’éducation des enfants commence à être pris en considération : dans les familles pauvres, les enfants sont placés comme domestiques, chez les riches, on les envoie s’instruire loin du domicile. Approches différenciées mais objectif commun : les forger aux dures réalités de la vie ;
- les gens hésitent moins à exprimer leur personnalité : les vêtements se « sexualisent ». Les femmes affichent pour la première fois leur attrait pour les belles matières (chemise en toile de lin, par exemple) et l’originalité. C’est le début de la mode qui enclenchera l’essor de l’industrie textile.
- L’héritage (pour la bourgeoisie) devient une valeur personnelle (les enfants, la famille) au détriment de l’institutionnel, en l’occurrence l’Eglise.
On assiste donc à la volonté de se démarquer du groupe pour se singulariser, parce que l’individu prend conscience qu’il représente une valeur, qu’il est unique et qu’il commence à être en mesure de se forger sa propre opinion.

Quand l’artiste s’éveillera

Pour Nietzsche, l’individu est avant tout un créateur qui est transcendé par son œuvre. Il faudra attendre le XVème siècle pour que les artistes existent en tant qu’ individu et se voient désignés par leur nom. Auparavant, ils œuvraient au sein d’ateliers collectifs ou pour la cour de manière anonyme. Du collectif, ils vont rentrer directement dans la mémoire collective. Parmi tous les artistes illustres, citons le nom de Filippino Lippi qui inventera, à Florence, le Portrait, symbole « personnifié » du « Moi, je ! » Beaucoup de ces portraits, surtout en Italie, sont réalisés de profil ; Vers 1503-1505, Léonard de Vinci peindra Mona Lisa de face, légèrement tournée sur la droite. La Joconde est la parfaite illustration de l’éloge de l’individu.

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Avec son film Zelig, Woody Allen, pose la question de ce qu’est un individu.

 

Avec son film Zelig, Woody Allen, pose la question de ce qu’est un individu.

Quand l’individualisme s’éveillera

Sans le savoir, Albrecht Dürer a donc ouvert la boite de pandore qui poussera l’homme vers un ultra-narcissisme caractérisant la société moderne. Car, l’individu libéré offre au moins 4 facettes : il est capable de penser de manière autonome, il défend et protège ses valeurs et ses différences, il vise son épanouissement personnel et sa réussite et, dans le cas extrême, en fait son unique but, ce qui représente l’ultime état.

En avance sur son temps, Descartes, avec son fameux Cogito ergo sum (je pense donc j’existe) et sa défense de Galilée (procès en 1633) s’oppose au système et à la pensée unique de l’époque. En quelque sorte, il défend les 2 premiers « niveaux » du concept d’individualisme. Mais ce dernier doit beaucoup plus à Thomas Hobbes, auteur du Leviathan qu’il publiera en 1651. Sa théorie : faire de l’homme un acteur décisif dans l’édification de son propre monde social et politique. Autrement dit, il est possible de concilier intérêt individuel et intérêt général.

D’une certaine façon, c’est la thèse qui sera développée bien plus tard avec l’ultralibéralisme et la main « invisible du marché » qui, selon ses adeptes, œuvre presque à notre insu pour le bien commun.

Le « Moi Je » connaîtra son heure de gloire en 1507, lorsque Martin Waldseemüller, baptisera America le nouveau continent, en référence à Amerigo Vespucci, simple bijoutier et vendeur d’équipements de bateaux en Espagne, co-équipiers et, peut être, ami de Christophe Colomb.

Depuis ce jour-là, la « voix » de l’Amérique est donc toute tracée pour crier haut et fort la primauté de l’individu.

Actualisé le 16 juin 2017

Dates à retenir

  • 1380 : Début de la Renaissance, d’abord en Italie puis en Europe;
  • 1472 : danse de l’Orfeo de Politien, théâtralisation du « motif artistique », préalable au théâtre moderne;
  • 1491 : première représentation moderne d’une pièce de Plaute, à Ferrare, à la cour du duc d’Este;
  • Fin 1491, les feuilles éphémères, premiers journaux parlent du couronnement de la reine Anne de Bretagne;
  • 25 décembre 1492 : première représentation théâtrale en salle fermée;
  • 1493, l’autorisation des dissections de cadavres est envisagé dans tes les écoles de médecine d’Italie;
  • 1527 : sac de Rome, marquant la fin  de la Renaissance;
  • 1556 : Henri II tente de mettre fin à l’infanticide
  •  XVème siècle, Ecole de Salamanque, naissance du paradigme du libéralisme

L’individualisme : la voie royale du libéralisme

Le libéralisme s’appuie sur 2 grandes idées :

- d’abord, le principe que les individus disposent de droits naturels.
-  Ensuite, la notion d’utilitarisme qui fait le postulat que nous sommes tous des êtres rationnels et égoistes cherchant à maximiser nos interêts. Mais que la recherche des interêts personnels finissent pas s’équilibrer au profit d’une harmonie censée produire, in fine, une prospérité à tous.

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En 1690, John Locke décrit la première notion dans « traité du gouvernement civil ». A ses yeux, il faut protéger l’individu de l’arbitraire du monarque et pour cela affirmer que chacun d’entre nous dispose de droits fondamentaux.
La propriété privée, fruit du travail de chacun, est l’un de ses droits.

Un siècle plus tard, Adam Smith dans son ouvrage « la Richesse des nations » publié en 1776, marquera les esprits avec sa célèbre formule :  » Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou de boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre interêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme. »

Le concept de libéralisme est donc d’une certaine manière le rejet de l’absolutisme et la défense de la liberté pour le bien commun. C’est pourquoi, beaucoup voient son origine à l’époque des Lumières, voire un peu avant.

En réalité, le terme même de Libéralisme apparait au début du XIX ème siècle en Espagne et en France en opposition à la domination napoléonienne.  Il désigne alors les libertés juridico-politiques, la liberté religieuse (dont la liberté de conscience) et le libéralisme économique en consacrant la propriété privée et le marché (2).


1 – Dès l’age de 14 ans, Dürer « s’autodessine » et en 1503, il sera le premier artiste à se représenter nu. En fait, les autoportraits font leur apparition au XIIème siècle au sein des enluminures en tant qu’objet de signature mais ne représentent pas une oeuvre d’art, au sens habituel du terme.
2 – D’après les propos du philosophe Serge Audier recueilli dans l’article  » Une brève histoire du néolibéarlisme » – L’obs N° 2744 – 8 juin 2017


A consulter pour mieux comprendre :

 


A lire pour aller plus loin :

    • La civilisation en Italie au temps de la Renaissance: Tome 1 Un temps, un monde, une civilisation. Jacob Burckhardt a brossé le tableau saisisant de la plus grande révolution culturelle de l’Occident moderne.
    • 1492, par Jacques Attali. 1492 : année décisive, année bifurcation où naît l’Europe moderne. Un bouillonnement de faits, d’idées, de personnages, recréé sous nos yeux par l’auteur d’Histoires du temps et de La Vie éternelle, roman. Clair, riche, ardent… Provocant aussi.
    • La Renaissance – Les collections de l’Histoire n° 43
      Foisonnement d’intelligence et de beauté, la Renaissance italienne est une révolution culturelle dans une Italie morcelée et en proie aux conflits. Avec Patrick Boucheron, Élisabeth Crouzet-Pavan, Isabelle Heullant-Donat, Carlo Vecce…
    • L’émergence de l’individualité, cours de P. Penel. L’objectif de ce cours est de montrer comment le sentiment d’individualité tel qu’on le connaît actuellement s’est mis en place tout au long de l’Histoire.
    • Zelig de Woody Allen (DVD).

À la fin des années 20, Leonard Zelig (Woody Allen) est un véritable phénomène en Amérique. En effet, ce petit homme en mal d’affection possède la faculté de se transformer à l’image des gens qu’il côtoie. Arrêté lors d’une de ses métamorphoses, il est conduit dans un hôpital où les plus grands scientifiques viennent étudier son cas. Heureusement, le docteur Eudora Fletcher (Mia Farrow) va lui venir en aide…

Le souffle nouveau du libéralisme économique

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1753

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« Laisser-faire ! »

Le Libéralisme économique est issu des Lumières. Il a été cofondé en France avant et pendant la Révolution Française et au Royaume-Uni (Angleterre et Ecosse). Comment sommes-nous passés d’un interventionnisme politico-religieux tout azimut à un vent de liberté économique qui souffle désormais sur toute la planète, avec bienfaits et excès ?

« Laisser faire, laisser passer ». C’est l’une des toutes premières expressions de la pensée économique libérale ; elle est attribuée par Turgot, contrôleur général des finances de Louis XVI, à Vincent de Gournay, négociateur international, faisant suite à une requête auprès de l’Etat (1) afin de libérer le commerce du blé entre les provinces.
« Tout homme qui agit s’enrichit, ou enrichit un autre. Au contraire tout homme qui ne fait rien s’appauvrit , ou appauvrit celui aux dépens duquel il vit. Ces deux mots, laisser faire et laisser passer, étant deux sources continuelles d’actions seraient donc pour nous deux sources continuelles de richesses » (2)

Turgot

Turgot

Anne Robert Jacques Turgot (1727-1781) sera l’un des premiers à défendre la libre concurrence et à s’élever contre l’intervention de l’Etat et les privilèges en tout genre. En 1774, Il établit le libre-échange dans le commerce des grains en supprimant le droit de hallage ce qui lui vaudra une forte opposition dans l’entourage même de Louis XVI.

2 ans plus tard, avec ses célèbres « 6 décrets de Turgot », il visera à réduire les privilèges et les « lobbies » des corporations et érigera en principe fondamental le droit à chaque homme à travailler, sans restriction. Face à ses réformes, qui visent directement la noblesse, Turgot ne se fait pas que des amis.

Turgot,  dans la mouvance des physiocrates(7), tente de démontrer que réglementations et corporatismes, au-delà des entraves aux libertés économiques et politiques qu’ils représentent, sont générateurs de corruptions et, surtout, d’inégalités sociales. Cette thèse -qui vise à bousculer les idées reçues et les conformismes, est le prolongement économique naturel des Lumières. Ce n’est donc pas surprenant que Turgot, contemporain d’Adam Smith qu’il respecte, l’un des théoriciens de l’économie libérale, se sente proche aussi de Voltaire et d’Alembert.

Désormais un vent nouveau souffle sur l’économie ; il sera ressenti jusqu’à la Révolution Française. En 1789, l’abolition des privilèges s’accompagnera de l’abolition des interdits dans le domaine économique. Durant cette première période de la Révolution Française, la liberté d’entreprendre, au niveau des métiers comme pour l’ouverture des commerces, sera le pendant de la liberté sur le plan politique.

Les révolutionnaires mettent les jalons du capitalisme moderne et du libéralisme économique. Les Français sont donc, en la matière, précurseurs ! D’ailleurs, l’école libérale française fait un malheur au XIXème siècle (2). Say, Molinari, Ollivier, Bastiat, Waldeck-Rousseau, ils seront nombreux à décrier l’interventionnisme de l’Etat, la fiscalité excessive et à vanter les bienfaits de la concurrence.

« Liberté en tout »

De gauche à droite : John Milton, John Locke, Adam Smith, Richard Cobden, Frédéric Bastiat, J.S. Mill, Benjamin Constant, Alexis de Tocqueville, Ludwig von Mises

De gauche à droite : John Milton, John Locke, Adam Smith, Richard Cobden, Frédéric Bastiat, J.S. Mill, Benjamin Constant, Alexis de Tocqueville, Ludwig von Mises

« Liberté en tout, en religion en philosophie, en littérature, en industrie, en politique « c’est le mot d’ordre de Benjamin Constant  qui est le penseur de la liberté sous toutes ses formes(3). De chaque côté de la Manche, Adam Smith, David Ricardo, Benjamin Constant, Turgot et quelques autres donneront ses lettres de noblesse au libéralisme économique à une époque où la notion de liberté, quelle soit politique, religieuse ou sociétale, en était à ses balbutiements et dérangeaient beaucoup de monde.

Ce libéralisme économique tient ses racines dans un courant de pensées plus large mettant l’individu, et sa liberté au cœur du système, étant lui-même au coeur de la nature . Et cela ne date pas d’hier.

Sans remonter au principe de « justice naturelle » d’Aristote, le véritable coup d’envoi du libéralisme au sens politique et philosophique est donné par la « Lettre sur la tolérance » de John Locke de 1689. Le principe repose sur un nouveau rapport entre le religieux et l’Etat, dans un esprit de tolérance. C’est aussi promouvoir la notion d’éthique comme l’ont fait Spinoza et Blaise Pascal en défendant l’idée que l’intérêt général est constitué de la combinaison d’intérêts particuliers.

Avec Locke, Jefferson, Tocqueville, les pères de la « doctrine » libérale, c’est la démocratie, l’équilibre des pouvoirs et les droits fondamentaux qui sont défendus avec comme corollaire la notion de contre-pouvoirs et la responsabilité individuelle.   Contrairement aux idées reçues, le principe de responsabilité est bien au cœur du libéralisme,  comme le souligne le prix Nobel d’économie, Jean Tirole (8). La Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 consacre d’une certaine manière cette idée du libéralisme.

Le terme libéralisme apparaitra en France pour la toute première fois en 1818 !

Cartographie mondial du niveau de libéralisme économique (du vert [très libéral] au rouge [peu libéral]

Cartographie mondiale du niveau de libéralisme économique (du vert [très libéral] au rouge [peu libéral].

Publié le 3 mai 2016


Keynes, esprit d’entreprise es-tu là ?

« C’est l’esprit d’entreprise qui bâtit et qui améliore les richesses du monde », reconnaît John Maynard Keynes.

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Contrairement à une idée reçue, Keynes n’est pas un défenseur à tout crin de l’intervention publique dans l’économie (4). Comme en témoignent de nombreux essais articles de presse de l’époque de la Grande Crise de 1929, il serait même très attaché aux valeurs libérales et opposé aux valeurs socialisantes et encore plus à la doctrine marxiste et à l’idée d’un Grand soir. Keynes est donc un réformiste tranquille, hanté par l’esprit d’entreprise.

En ce sens, Keynes distingue la vision française du libéralisme jusqu’au début du XXème siècle, celle du laissez-faire de celle d’Adam Smith qu’il juge moins dogmatique.

Il en demeure pas moins qu’il justifie, dans certains cas, l’intervention de l’Etat dans l’économie considérant que c’est le seul acteur qui peut avoir des « vues lointaines et sur la base de l’intérêt général de la communauté ».

Cependant, il se méfie de l’Etat et soutient que « ce n’est pas la propriété des moyens de productions dont il importe que l’Etat se charge ».
Sur les critères actuels, Keynes serait probablement qualifié de social-libéral, un social-libéral qui ne trouve pas illégitime les inégalités des revenus à conditions de rester dans le raisonnable.

Il considère que la recherche de l’enrichissement personnel est un mal nécessaire permettant de canaliser certains penchants de la nature humaine.  Keynes décourage l’épargne stérile au profit de l’investissement, combat les rentiers et défend l’entrepreneur : « les revenus (des consommateurs) sont créés par les entrepreneurs ».

Au final, le Keynésianisme c’est du libéralisme teinter d’interventionnisme d’Etat pour assurer une vision à long terme, garante, selon lui de l’intérêt général.


 Le « Laisser-faire » face aux inégalités croissantes

En matière d'inégalités, la France se situe dans la moyenne de l'OCDE

En matière d’inégalités, la France se situe dans la moyenne de l’OCDE

En matière d’efficacité économique le « laisser-faire » a ses limites.

Les partisans du libéralisme économique, Keynes comprit , ont longtemps pensé que les inégalités étaient un mal nécessaire. Elles apparaissaient au début du décollage économique d’un pays pour régresser ensuite,  c’était la loi de Kuznets.  Cette doctrine, si elle n’est pas régulée pour limiter les excès, conduit à l’accroissement inexorable des inégalités, au point, qu’aujourd’hui, 85 personnes possèdent autant que la moitié de la population mondiale !

« Aux Etats-Unis, presque toute la croissance depuis 25 ans, expliquent Patrick Artus (5), a été captée par les plus riches. Les  40 % les moins payés voient leur pouvoir d’achat baisser ».

Pis,  le prix Nobel d’économie, Stiglitz parle de confiscation des richesses par 1 % des américains au détriment de 90 % de la population (10)

D’un côté, l’économie digitale et du divertissement couplés à financiarisation de l’économie  favorisent la starification (sportifs, artistes, patrons de start-up…) entraînant des revenus stratosphériques.  De l’autre, la mondialisation fait une pression sans équivalent sur les salariés en bas de l’échelle (6).

De grands économistes  ont démontré qu’au delà d’un certain seuil, l’inégalité représente un coût élevé pour la société. De ce point de vue, Adam Smith, l’un des pères du libéralisme, avait mis en avant, dès 1759,  l’importance de la « Théorie des sentiments moraux » (9).

Aujourd’hui, on constate un effet de ciseau qui, comme le souligne le FMI, est dévastateur pour la croissance mondiale. Car selon le FMI, la croissance diminue lorsque la part des revenus des 20% les plus riches augmente et, à contrario, la croissance augmente lorsque la part des 20% les plus pauvres s’améliore.

Le risque est de mener l’économie mondiale à ce que certains appellent la stagnation séculaire !


1 – via l’intendant Trudaine
2 – « Réflexions sur la contrebande » – Vincent de Gournay, septembre 1753, cité dans Wikipedia, page Laissez-faire
3 – www.contrepoints.org/2012/07/28/91891-benjamin-constant-penseur-de-la-liberte-sous-toutes-ses-formes
4 – « Histoire impertinente de la pensée économique », éd. Ellipses-  Alexis Karklins-Marchay
5- « les nouvelles lois de l’économie » article du Point N° 2276 – 21 avril 2016
6 – Robert Gordon, économiste, auteur de « The rise and fall of American Growth », cité dans le Point N° 2276 – 21 avril 2016
7 – du grec « phusis » : nature; les physiocrates estiment que la société doit être organisée comme la nature (Encyclopédie Larousse)
8- Jean Tirole - Le grand rendez-vous – Europe1 – 8 mai 2016
9 – « Triomphe de la Cupidité » & « Le prix de ‘inégalité » – Joseph Stiglitz
10- La (vraie) sottise des patrons goinfres – Jean-Claude Guillebaud – Tele-Obs 21 mai 2016


A visionner pour mieux comprendre :

Néolibéralisme : une idée pas si neuve.

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 Années 30

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Ma petite entreprise ne connaît que les crises !

Le néolibéralisme est un programme économique mais également un projet de société qui vise à faire de chaque individu un entrepreneur au profit autant de la société que de lui-même. Une idée pas si neuve qui a connu plusieurs mutations depuis un siècle et dont l’ubérisation de la société pourrait en représenter une nouvelle facette.

C’est dans les années 30 que le terme « néolibéralisme » voit le jour avec des penseurs tels que Louis Rougier. La crise de 1929 est passée par là. Beaucoup y voient une crise à la fois du libéralisme mais aussi des démocraties parlementaires.

Fascisme et nazisme s’accordent pour évoquer la fin du libéralisme.

A l’époque, pour corriger les travers du libéralisme classique, la doctrine du néolibéralisme se propose de renforcer le rôle de l’état et d’ajouter une dose de social.

Le terme va ensuite être repris dans les années 50, pour désigner l’économie sociale de marché mise en place par le chancelier Ludwig Erhard. Un concept presque aux antipodes de l’acception d’aujourd’hui.

Milton Friedman mitonne le néo-libéralisme des années Reagan !

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Thatcher, Reagan et Friedman

La version actuelle du néolibéralisme prend son essor dans les années 1970. Elle désigne une politique économique ultra-libérale testée par les « Chicago Boys » de Pinochet (qui se sont installés à Santiago après le coup d’Etat) puis par Reagan et Thatcher. Elle est conçue par plusieurs théoriciens dont le plus célèbre est Milton Friedman avec sa thèse développée dans « Capitalisme et liberté ».

La doctrine néolibérale se fonde sur être humain intéressé et égoïste mais qui peut également être altruiste et coopérateur. D’ailleurs, certains comme Mises, considèrent que seule une société libérale peut créer les conditions de mode de vie de nature à engendrer des génies comme Van Gogh.

Dans la même logique, Milton Friedman considère que le libéralisme dans sa variante « ultra » est la seule voie compatible avec la liberté politique et la démocratie.

 Les « Chicago boys » préparent le terrain

Cependant, l’Histoire témoigne que les logiques de marché et régimes totalitaires peuvent faire bon ménage. L’exemple chilien avec les « Chicago boys » en est un bon exemple.

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Toutefois, reconnaissons que pour l’essentiel, l’ultra-libéralisme a été porté au pouvoir de manière démocratique avec souvent un bis repétitae de la part du peuple. Celui-ci y voit une manière de donner un bol d’air à une société asphyxiée par l’Etat-providence.

En réalité, comme le souligne le philosophe Serge Audier (1), « le néolibéralisme est compatible avec plusieurs types de régimes ». « Le néolibéralisme a beau affirmer sa croyance en l’ordre spontané de la société, il n’hésite pas à mettre au pas celle-ci de façon autoritaire. Pour imposer les logiques de marché (…) il faut casser les syndicats, les résistances locales, les contre-pouvoirs ».

Pour ses détracteurs, le néolibéralisme c’est avant tout la financiarisation, la concurrence exacerbée , les privatisations et les politiques fiscales des États redirigeant les richesses du bas vers le haut de la hiérarchie sociale.  Bien loin, selon eux, de l’idée qui voudrait faire du marché  le meilleur outil de satisfaction des besoins humains (2).

La transformation que connaît actuellement la société avec la perte de régime du salariat au profit des auto-entrepreneurs et autres « start-uper » représente probablement une nouvelle forme de néolibéralisme, un néo-néolibéralisme, ou un post-néolibéralisme, en quelque sorte qui pourrait structurer la société pour longtemps.

Publié le 12 juillet 2017


Le libéralisme originel : protéger l’individu de l’arbitraire  

Le libéralisme s’appuie sur 2 grandes idées : d’abord, le principe que les individus disposent de droits naturels. Ensuite, la notion d’utilitarisme qui fait le postulat que nous sommes tous des êtres rationnels et égoïstes cherchant à maximiser nos intérêts. Mais que la recherche des intérêts personnels finissent pas s’équilibrer au profit d’une harmonie censée produire, in fine, une prospérité à tous.

 

En 1690, Job_e93e6b_aff-pcf-camp-europe-3ohn Locke décrit la première notion dans « traité du gouvernement civil ». Selon lui, il faut protéger l’individu de l’arbitraire du monarque et pour cela affirmer que chacun d’entre nous dispose de droits fondamentaux. La propriété privée, fruit du travail de chacun, est l’un de ses droits.

Un siècle plus tard, Adam Smith dans son ouvrage « la Richesse des nations » publié en 1776, marquera les esprits avec sa célèbre formule :  » Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou de boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme. »

Le concept de libéralisme est donc d’une certaine manière le rejet de l’absolutisme et la défense de la liberté pour le bien commun. C’est pourquoi, beaucoup fixent origine à l’époque des Lumières, voire un peu avant.

En réalité, le terme même de Libéralisme apparaît au début du XIXème siècle en Espagne et en France en opposition à la domination napoléonienne.


1 -  Article « Une brève histoire du néolibéralisme » L’Obs N° 2744, du 8 juin 2017
2 – Une brève histoire du néolibéralisme – David Harvey –


A visionner pour mieux comprendre :