1910
Changement de tableau
On ne tire pas facilement un trait, fût-ce de pinceau, sur plus de 30 000 ans de peinture figurative.
Depuis la nuit des temps, il n’était pas vraiment venu à l’esprit des hommes de peindre autre chose que la réalité (en dehors des divinités et des ornements comme sur les poteries) avec souvent beaucoup de talent, comme s’il fallait coûte que coûte courtiser le Créateur. Chacun à sa place : d’un côté le Créateur, seul habilité à l’innovation et à la fantaisie ; de l’autre, son sujet, l’homme qui, lorsqu’il exprimait sa créativité, devenait suspect d’allégeance au démon.
Et puis, changement de tableau. Pour la première fois l’artiste va faire preuve d’audace en accommodant la Nature à sa guise pour en extraire ses qualités intrinsèques : celle-ci propose, l’artiste dispose.

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Sans Titre, de Kandinsky, considérée comme la première œuvre abstraite datant de 1910

Sans Titre, de Kandinsky, considérée comme la première œuvre abstraite datant de 1910
Sur ce schéma totalement nouveau, le réel, du moins tel qu’il nous apparaît, n’a plus systématiquement le dernier mot. L’art abstrait est né, nous sommes en 1910 et c’est une révolution.
L’homme s’autorise donc pour la première fois à se représenter la nature au-delà de ses apparences et à accepter que chacun d’entre nous dispose d’une vision personnelle, sans jugement de valeur. On ne regarde plus la nature au travers d’une œuvre, on la vit. C’est une nouvelle conception du monde.
Cette manière de s’affranchir de la réalité visuelle aurait connu un acte « manqué » fondateur : une erreur d’accrochage. Kandinsky (le père de l’art abstrait), ayant accroché dans son atelier une toile à l’envers, aurait découvert ainsi les vertus de la déconstruction. Car, c’est bien de déconstruction qu’il s’agit ; déconstruction des valeurs traditionnelles dont le mouvement est amorcé depuis la seconde moitié du XIXème siècle qui touche les domaines artistiques (musique, peinture, puis danse et architecture) mais également politique, avec l’émergence des « bohèmes » qui s’opposeront aux bourgeois. On voit poindre déjà le spectre de mai 68 !
Toile à l’envers ou pas, Wassily Kandinsky, né à Moscou en 1866, va mettre sans dessus dessous les canons de la peinture. Précurseur de l’art abstrait[1] , il va théoriser cette « découverte » et se faire connaître fin 1911, en publiant « Du spirituel dans l’art ». Cet ouvrage délivre l’art de la dictature du réel et le place dans une dimension spirituelle. En jouant sur les couleurs et les formes, l’artiste pourrait ainsi révéler une vérité cachée derrière une vérité d’évidence, trop souvent éloignée de la réalité.
“La dissonance picturale et musicale d’aujourd’hui n’est rien d’autre que la consonnance de “demain”, écrira Kandinsky en 1911.”

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Wassily Kandinsky

Wassily Kandinsky
Cette nouvelle approche s’inscrit en réalité dans l’air du temps et accompagne d’autres révolutions de la pensée de l’époque, telles que les théories scientifiques émergentes sur la matière et la lumière (qui cacherait sa vraie nature, nature ondulatoire et corpusculaire) mais aussi en matière technologique avec les travaux sur l’optique ou l’apparition du daguerréotype, par exemple et enfin sociologique, déjà évoqué.
Supplanté par de nouveaux outils plus performants, remis en cause par une meilleure connaissance du monde, la peinture perd son rôle de témoin de la réalité au profit d’une vision intérieure totalement subjective mais finalement plus fidèle au monde tel qu’on l’entrevoit désormais : multiple, impermanent, imprévisible et en interaction avec son observateur.
Pour représenter cette nouvelle vision du monde, l’art abstrait utilise un nouveau langage qui s’appuie sur une grammaire construite sur les sensations et un vocabulaire qui met en jeu les formes géométriques et les couleurs dont la partition devient presque un art à part entière. Finie donc la notion de beaux tableaux qui devaient respecter les règles académiques : le type de support (la toile), le format (rectangulaire), le principe d’application (au pinceau), etc… Ce renoncement à tout ou partie de ces caractéristiques s’apparente à de la recherche fondamentale au service d’une réalité à la fois matérielle et spirituelle.
S’affranchir de la réalité relève d’une longue marche qui a débuté au milieu du XIXème siècle, après avoir recherché au contraire, depuis la Renaissance, à s’en rapprocher le plus possible (invention de la perspective). Les impressionnistes, influencés par l’environnement intellectuel et scientifique de l’époque, ont fait une bonne partie du chemin. Ils ont joué la carte de l’impression perçue, restait à jouer celle de l’impression rendue, autrement dit les sensations.
Certains diront, qu’avec les différents courants nés de l’art abstrait originel, le rayonnisme, le constructivisme, le suprématisme, l’expressionnisme, le cubisme, etc.., nous sommes passés de la recherche de sensation à celle du sensationnel.
Restons modeste, il y a 77 000 ans, donc bien avant les grottes de Lascaux ou de Chauvet, certaines peintures avaient déjà un air de ressemblance avec les dessins de Kandinsky, le cadre à l’envers en moins !
1 - Avec quelques autres artistes comme Kupka, Larionov, Malevitch, Mondrian; Concernant, l’aquarelle Sans Titre, considérée comme la première œuvre abstraite de l’histoire de la peinture (cf. illustration ci-dessus), il existe aujourd’hui une polémique sur sa véritable date : 1910 ou 1913 et dans ce cas, elle serait une esquisse pour une huile baptisée Composition VII, à l’automne 1913.
A découvrir pour mieux comprendre :
- Émission consacrée à Mondrian, l’un des précurseurs de l’art abstrait - [Canal Savoir]
A consulter pour aller plus loin :
- Kandinsky - Exposition au Centre Pompidou - Cette grande rétrospective de l’œuvre d’une des figures majeures du XXème siècle, Vassily Kandinsky, est proposée conjointement par le Centre Pompidou, la Städtische Galerie in Lenbachhaus de Munich et le Solomon R. Guggenheim Museum de New York, qui détiennent les plus importants fonds d’œuvres de l’artiste.
- La naissance de l’art abstrait - Collection : Un mouvement, une période - Centre Pompidou
- Art abstrait : Thèmes et Formes de l’abstraction dans les avant-gardes européennes
- Par des analyses précises et limpides, l’auteur remet en perspective les différents pôles du mouvement et récuse l’apparente “gratuité” de l’art abstrait. L’ouvrage s’attache à éclairer l’art abstrait européen à travers l’étude minutieuse de ses origines, entre 1905 et 1915. Plus que les innovations techniques ou esthétiques, il met en évidence la maturation des contenus et la signification des oeuvres.
- Kandinsky, sa vie
- Première biographie de l’inventeur de l’abstraction, ce livre sensible a été établi à partir d’un ensemble de sources considérable. Il évoque à la fois la vie traditionnelle russe et celle de la Russie des avant-gardes. Le lecteur peut assister à la formation du peintre, à la genèse de son œuvre et de sa pensée et il peut suivre la quête fiévreuse qui ouvrit à l’artiste le passage vers la peinture absolue et qui en fit, à travers ses écrits et ses amitiés, le grand inspirateur de la révolution artistique des temps nouveaux.
- Du Spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier
de Wassily Kandinsky - Dans ce traité sur l’abstraction publié en 1910, Kandinsky revendique le droit de tout oser dans la création artistique à la seule condition de respecter le “”principe de nécessité intérieure”". Ce texte a certes permis à l’artiste de se faire connaitre en Europe, mais il a surtout eu un retentissement majeur sur le cours de l’art moderne .Un grand classique à redécouvrir







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