vendredi, 22 juin 2018

Les toutes, toutes premières fois

Comment tout (ou presque) a commencé !

A. De 0 à 1300

Les toutes premières dettes publiques

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XIII ème siècle

Le choix de la dette…

 « Maudits ! Vous serez tous maudits jusqu’à la 13ème génération… ». Cette malédiction est proférée sur le bûcher, le 19 mars 1314, par Jacques de Molay, dernier grand maître des Templiers. Elle s’adresse au roi Philippe Le Bel -et à quelques autres- qui l’a fait arrêter, ainsi que 140 templiers de Paris, 7 ans plus tôt.

Le bûcher plutôt que payer la dette

En quête de fonds et excédé de voir ces richissimes Templiers exemptés d’impôts car sous la juridiction exclusive du Pape, Philipe Le Bel (1285-1314) choisit le bûcher pour ces chevaliers et, accessoirement, de leur confisquer l’argent amassé durant les Croisades.

En réalité, Philippe Le Bel doit renflouer coûte que coûte les Caisses de l’Etat pour faire face aux coûts exorbitants des guerres incessantes. Il va utiliser toutes les astuces pour réduire la dette publique : il jouera sur la valeur de la monnaie, manipulation qui revient de fait à des dévaluations (comme celle de 1306), ce qu’il lui vaudra le surnom de « roi faux monnayeur ». Il s’accaparera, sans état d’âme, des biens de ses créanciers. Juifs et Templiers furent ainsi les toutes premières victimes de la dette publique.

Mais, rendons cependant à César ce qui appartient à César, c’est Saint Louis (1215-1270) qui, en France, inaugurera une forme de dette publique, ou de dette souveraine, comme on dit aujourd’hui. Toutefois, cette notion ne sera introduite en France de manière officielle qu’à la fin du XVIII ème siècle. Dette qui restera la plaie des budgets de l’ancien régime et qui se poursuivra lors de la Révolution. Avec un niveau situé entre 70% et 80% du PIB, elle atteindra un niveau identique à celui d’aujourd’hui (66 % en 2005) ! (2) 

 L’Italie inaugure une nouvelle ère

Venise, Florence et Gênes, sont en réalité les toutes premières « Cités-Etats » à recourir à la dette publique, cherchant à financer sans trop d’effort leur soif d’expansion. Portées par une puissance commerciale et maritime, elles affirment ainsi, sans complexe, leur velléité de dominer la Méditerranée.

Le point d’orgue sera atteint lors de la Guerre de Choggia (1378-1381) qui aboutira quelques années plus tard à la constitution d’une institution : la Casa di san Giorgio.
Celle-ci sera chargée d’administrer la dette publique de Gênes et éviter ainsi la banqueroute. A partir de là, le modèle sera exporté dans toute l’Europe, puis ailleurs dans le monde. Le Japon l’adoptera à la fin du XIX ème siècle, avec les niveaux stratosphériques d’aujourd’hui (220 % /pib, la plus élevée du monde). Pour mémoire, la dette publique française s’élevait à 84.5% du PIB en mars 2011, ce qui représente 1646.1 milliards d’euros (Source INSEE), ou encore, données plus significatives, 6 années de rentrées fiscales !  

Tous les latins ne sont pas des cigales

Curieusement, malgré leurs visées expansionnistes, l’Empire Romain, ainsi que la Grèce antique, parviendront à pourvoir à leurs besoins financiers sans recourir de manière durable à la dette publique. La politique économique de la Grèce antique et plus encore celle de Rome ne s’engagent pas sur un endettement perpétuel de l’Etat. Les citées grecques peuvent émettre des emprunts mais ceux-ci restent ponctuels, comme le souligne l’historien et journaliste Emmanuel Laurentin. Ils emprunteront d’autres voies comme la dévaluation de leur monnaie ou le pillage des contrées envahies… A chacun ses méthodes.

Si la dette publique a fait son apparition dans une Europe médiévale, c’est que les conditions étaient réunies. Comme le démontre l’ouvrage « La dette publique dans l’histoire » (1), 3 conditions sont nécessaires : financement de guerres endémiques entre états, la monétarisation de l’économie et l’émergence d’instruments financiers. En résumé, la dette souveraine est engendrée par « des dépenses extravagantes induites par les grands conflits » (3).

La raison d’Etat ou l’Etat a toujours raison…

D’une certaine manière, l’histoire de la dette publique met en perspective le perpétuel rapport de force entre créanciers et débiteurs. Au début de la célèbre Guerre de 100 ans, le roi d’Angleterre, Edouard III, se trouva dans l’impossibilité de régler ses dettes. Ce qui entraîna la faillite des banques italiennes détentrices d’une part importantes des créances. 

Leçon de l’histoire : un Etat peut vivre à crédit un certain temps, puis se défausser de sa dette sans passer par la case prison. Mais cela n’est pas sans risques ni sans conséquences. En effet, lorsqu’un Etat fait faillite, les bénéficiaires des services de l’Etat et les épargnants (et donc les créanciers) en font les frais. En outre, cela implique de renoncer ensuite, et durant une longue période, à tout financement extérieur. Car, chat échaudé craint l’eau froide… 


La Chine : le grand « bonds » en avant ou les dettes cachées !

 La Chine exhibe officiellement un taux de dette sur le PIB de 20 % (mi-2011), contre 86 % en France et 99 % aux Etats-Unis. Seulement derrière ces chiffres se cache une dette masquée qui la  porterait à un taux beaucoup plus élevé. Si l’on inclut les dettes des collectivités locales, celles des chemins de fer et des banques, le chiffre s’élève entre 80 et 90 % selon Victor Shih, professeur à la Northwestern University (*). Pis, en y ajoutant les dettes des entreprises d’Etat, bénéficiant de la garantie de l’Etat, celle-ci atteint des sommets : 150 %, proche des ratios grecs.

A la différence de la situation européenne, cette dette soutient l’investissement et non la consommation. A court terme, cela entretient une croissance élevée qui risque de déboucher ensuite sur un surendettement difficile à endiguer, avec des projets qui apparaissent non viables.

Actuellement, les autoritès traitent le problème en repoussant les échéances des prêts et en acceptant plus d’inflation. Mais la véritable solution devra passer par un rééquilibrage du modèle au profit de la consommation qui s’accompagnera d’une réduction de taux de croissance.

* source : « les dettes cachées gangrènent le système ». Challenges – 8 décembre 2011

Les Etats, un lourd passé de faillites !

La carence d’un Etat vis-à-vis de ses créanciers est bien plus lourde de conséquences, notamment en terme de confiance en interne comme en externe, que la faillite d’une entreprise même si l’Etat n’encoure pas la liquidation pure et simple comme une société.

Cela dit, les épisodes de faillites d’Etats à travers l’histoire sont légions et le plus souvent pour des raisons de financement militaire. Rien que sur la période du XIXème et XX siècle, on en dénombre pas moins de 250, dont 126 pour la seule Amérique latine (4)

Le tout premier épisode de défaut de paiement débute avec Philippe le Bel, comme on la vu dans le sujet principal, qui annule ses dettes en 1307 et fait dissoudre l’Ordre des Templiers.

Puis c’est au tour d’Edouard III d’Angleterre de faire défaut à ses banquiers florentins en 1339 avant de répudier ses dettes en 1345.

En 1557, Philippe II, qui vient de succéder à son père Charles Quint, suspend les paiements ; mesure qu’il réitéra en 1575 et 1596 et dont la dernière aura pour conséquence la ruine des Fugger, banquiers d’Augsbourg.

Tandis que l’Espagne ploie littéralement sous le poids du service de sa dette publique à partir de la seconde moitié du XVI ème siècle, c’est-à-dire le versement des intérêts qui va représenter jusqu’à la moitié de ses revenus annuels (pour une dette publique de 800 % de ses revenus), elle fera défaut 5 fois au cours du XVII ème siècle, puis 7 fois au cours du XIX ème siècle.

La France peut rester modeste de ce point de vue, car entre 1550 et 1788, les Rois de France répudieront la dette publique à 8 reprises, la dernière amorçant probablement la Révolution Française.

La dernière faillite de l’Etat Français remonte à 1801, lorsque le Consulat décide d’amputer les bons aux porteurs de 95% de leur valeur.

Sur la période plus récente, c’est l’Amérique Latine qui devient Terre de faillites, avec 126 suspensions de paiement puis l’Afrique avec 63 au compteur. L’Europe va-t-elle prendre la relève ?

Source : « Huit cents ans de faillites d’Etats », par Samin Saul, professeur d’histoire à l’université de Montréal – Article publié dans la revue Histoire – Mars 2012
Actualisé le 24 mars 2012

(1) « La dette Publique dans l’histoire » -  J. Andreau, G. Béaur, J.-Y. Grenier – Ministère de l’Economie, 2006
(2) En 1788, les recettes de l’Etat s’élevaient à 500 millions de livres tandis que les dépenses représentaient 630 millions ; le montant total de la dette était de 4 millions de livres, environ. La participation à la guerre d’indépendance américaine représentait un montant d’1 milliard de Livres
(3) « Le long passé de la dette publique » – G. Béaur, Directeur de recherche au CNRS et à l’EHESS – Le Mensuel (Le Monde) – septembre 2011
(4) « This time is different, eight centuries of financial folly » – C.M Reinhart & K.S. Rogoff – Princeton University Press, 2009
 


les interêts de la dette publique française (en euros, source Planetoscope)

Chaque seconde les intérêts de la dette publique de la France coûte 1363 €, soit plus de 43 milliards payés chaque année sur une dette publique totale de 1 685 800 000 000 environ en septembre 2011 soit une dette de 25 830 euros par Français…

 


A visionner pour mieux comprendre :

Tous ruinés dans 10 ans, par Jacques Attali
Jacques Attali retrace l’histoire de la dette publique, qui est aussi celle de la constitution progressive de la fonction souveraine et de ce qui menace de la détruire.

http://youtu.be/KYOvFHTP8WQ

La dette publique pour les nuls
Explication des mécanismes financiers qui structurent l’économie mondiale. Attention, cette vidéo « pédagogique » représente qu’un seul point de vue.

La Dette publique pour les Nuls par Bonzou


A lire pour aller plus loin :

    • Tous ruinés dans 10 ans ?, de Jacques Attali
      Serons-nous bientôt ruinés ? Sommes-nous en train de ruiner nos enfants ? Jamais, sauf en période de guerre totale, la dette publique des pays les plus puissants du monde n’a été aussi élevée. Jamais les dangers qu’elle a fait peser sur leur niveau de vie et leur système politique n’ont été aussi menaçants. En France, en particulier, si un coup d’arrêt n’est pas donné au plus vite à la montée de la dette publique, le prochain président de la République ne pourra rien faire d’autre, pendant tout son mandat, que mener une politique d’austérité ; et la prochaine décennie fera chaque jour subir, à chacun des citoyens, les conséquences des folies de celle qui s’achève. Comment éviter aux générations prochaines d’avoir à payer très cher le cynisme de nos contemporains ?

 

    • L’échéance: Français, vous n’avez encore rien vu., de François De Closets, avec Irène Inchauspé – Editions Fayard
      Une enquête qui met en lumière les faits, les décisions oubliées et les comportements qui, pour la première fois de son histoire, ont ruiné notre pays en temps de paix. Nulle fatalité dans ce désastre. La mondialisation et la financiarisation sont les mêmes pour tous. D’où vient que la France ait moins bien résisté que la Suède, le Canada, l’Allemagne et bien d’autres ?

 

 

 

  • Une histoire de la dette.
    Un blog entièrement consacré à l’analyse de la question de l’endettement privé et public. Il porte notamment sur la situation française et européenne mais ne s’interdit pas de s’intéresser aux Etats-Unis et aux pays asiatiques.

Bonnes lectures !

Le tout premier « effeuillage » médiatique

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An 28 (environ)

La tête et les jambes !

Salomé a inspiré de nombreux artistes, de Gustave Moreau en passant par Oscar Wilde
Salomé a inspiré de nombreux artistes, de Gustave Moreau en passant par Oscar Wilde

 

La scène se déroule devant Hérode Antipas, tétrarque de Galilée. Pour son anniversaire, auquel il a convié de nombreux dignitaires, officiers et notables, Hérode invite Salomé à danser.

Celle-ci, alors très jeune, accomplit divinement une danse qui, selon la légende , va dévoiler progressivement les parties de son corps les plus intimes. Le tout premier « strip-tease » rapporté dans les livres d’histoire.

Elle lui a fait tourner la tête…

Hérode, subjugué par cet effeuillage aussi voluptueux qu’inédit, s’engage à récompenser Salomé à la hauteur de sa prestation : « Demande moi ce que tu voudras…je te le donnerais, fut-ce la moitié de mon royaume ». Poussée par sa mère, Hérodiade, Salomé réclame alors la tête de Jean-baptiste sur un plateau.

Pourquoi Jean-Baptiste ? Parce qu’il avait dénoncé, au nom de la loi juive, le remariage d’Hérodiade avec Hérode alors que celle-ci était déjà mariée à son frère, Philippe. Que la vie est compliquée !

2000 ans de « pruditudes »…

Ce chaud-froid a-t-il eu raison des ardeurs d’autres amateurs ? Quoi qu’il en soit, on ne reverra pas d’effeuillage, en tout cas médiatisé, avant 1895. Cette fois, ce n’est plus à la cour d’un haut dignitaire que le spectacle se déroule mais dans un café-concert parisien, le divan japonais.

Quant au terme « strip-tease », il serait né au Etats-Unis dans les années 1900, à la suite d’un effeuillage impromptu d’une artiste ayant dégrafé sa robe par mégarde.

Notre Colette sera célébrée autant pour sa tête que pour ses jambes; elle sera, en effet,  l’une des premières danseuses nues de Paris. Le mouvement initié il y a 2000 ans par Salomé allait enfin pouvoir relever la tête… et avec une tête bien faite !

Salomé par paul Baudry - foyer de l Opéra de paris
Salomé par Paul Baudry – foyer de l’Opéra de Paris

A visionner pour le plaisir :


Version contemporaine de l’opéra de Richard Strauss d’après Oscar Wilde, avec Karita Mattila.

 


Version du même opéra, mise en scène par le « SOFIA OPERA AND BALLET »


 A voir ou à revoir :

  • Salomé, la célèbre pièce d’Oscar Wilde, en DVD, avec Myriam Cyr dans le rôle de la sulfureuse Salomé
  • Richard Strauss : Salomé. La version qui rend à l’oeuvre tout son sens : une Salomé sulfureuse, tour à tour innocente, manipulatrice, amoureuse, capricieuse, amère, joueuse, fière, hésitante et surtout vibrante de désir, n’aspirant qu’à se perdre en Iochanaan… Un grand moment et un grand spectacle.

Hypatie, première femme savante illustre

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An 370 environ

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Hypatie, belle de science

Hypatie a tout pour elle : belle, intelligente, instruite, pédagogue, fille de bonne famille et pourtant sa fin sera tragique. Mathématicienne et philosophe, première « femme » scientifique dont l’Histoire a retenu le nom et le destin, elle sera aussi célèbre parmi les anticléricaux et les féministes. Voyons pourquoi.

Tout a commencé à Alexandrie au IIIème siècle avant notre ère. Ptolémée Ier (305 av. J.-C. – 283 av. J.-C.) qui a succédé en Egypte à Alexandre le Grand, le fondateur d’Alexandrie, a de grandes ambitions pour cette ville dont il a fait sa capitale. C’est lui qui lancera la construction du fameux phare d’Alexandrie, la 7ème et dernière merveille du monde. Ce phare monumental permettra d’observer les bateaux à 50 km à la ronde. Une prouesse pour l’époque.

Parmi les bâtiments prestigieux comme le temple de Poséidon, figure un grand musée : le Mouseîon. C’est le temple des savants car Ptolémée veut que sa capitale puisse rivaliser avec Athènes dans les domaines culturels et scientifiques. Ainsi Alexandrie deviendra la ville du savoir et des délices !

La bibliothèque magistrale d’Alexandrie 

Bibliothèque_Alexandrie

Là, les savants seront chouchouter (1). Outre le gîte et le couvert, Ptolémée leur promet de construire une bibliothèque magistrale, la célèbre bibliothèque d’Alexandrie qui ne fonctionnera qu’à partir du règne de son successeur Ptolémée II. Pour l’alimenter, le fondateur a une idée imparable. Chaque navire faisant escale à Alexandrie devra fournir les livres dont il dispose.

Une « armée » de copistes se charge de les retranscrire avant de remettre cette copie à leur propriétaire ; l’original est quant à lui archivé dans la Bibliothèque d’Alexandrie.
Grâce à ce stratagème, la bibliothèque disposera jusqu’à 700 000 ouvrages sous forme de rouleaux et de parchemins. De quoi alimenter la curiosité des savants durant 7 siècles et donner du « boulot » à une noria de scribes, traducteurs, éditeurs, professeurs …

Une savante hors pair pour ses compatriotes

Hypatie (3)

A la fin de cette période bénie pour les scientifiques et philosophes de l’époque, apparait notre héroïne, Hypatie dont la date de naissance reste imprécise : entre 350 et 370 de notre ère. Elle est la fille de Théon, mathématicien illustre, qui sera le dernier directeur du Mouseîon.

On raconte (2) que les gens accouraient pour écouter Hypatie dont les connaissances surpassaient la plupart des savants de l’époque, notamment en mathématiques. Lors de ses voyages, elle prend modèle à Athènes sur une autre femme, Asclépigénie, passée maître en philosophie et en sciences néoplatoniciennes.

Cependant, tout en enseignant la philosophie dans son école de philosophie qu’elle dirigera, Hypatie sera la tout première -et sans doute la seule- femme de l’Antiquité à maitriser autant les sciences exactes (3).

Une pionnière de l’invention

Son talent ne s’arrête pas là. Elle fait preuve aussi d’un esprit d’invention hors du commun. On lui doit notamment l’invention de l’hydromètre ainsi qu’un modèle novateur d’astrolabe facilitant les mesures astronomiques et bien d’autres choses (4). Sans aucun doute, Hypatie sort du lot. Autant par sa beauté, que par l’étendue de ses connaissances, son inventivité et son talent. Une sorte de Léonard de Vinci féminin de l’Antiquité.

Mais Hypatie doit faire face aux préjugés et aux croyances religieuses qui se heurtent aux postulats scientifiques qu’elle défend. Les Chrétiens, dont l’influence s’étend chaque jour, ne voient pas la science d’un bon œil. Pour eux, chercher à comprendre l’univers et son fonctionnement, c’est vouloir rivaliser avec le Créateur ou, pis, devenir le complice du Malin.

Hypatie, la beauté du Diable ? 

Hypatie

Pour ses détracteurs, Hypatie va ainsi devenir une ennemie de la foi et sa beauté un signe du péché qui l’habite ; un comble pour elle qui restera vierge jusqu’à sa mort. Et cette mort sera tragique.

En mars 415, les Chrétiens, exacerbés par l’évêque Cyrille en rivalité avec Oreste, le préfet Romain d’Alexandrie, ami d’Hypatie, vont la pourchasser en pleine rue, la violenter, la déshabiller et peut-être même la violer. Son corps est démembré puis brûlé.

Hypatie aura marqué les esprits autant par son savoir et son désir de découvertes que par sa fin tragique qui en fait une icône pour tous les pourfendeurs de l’intolérance.

La toute première icône femme de l’Histoire.

Publié le 5 février 2018

 Les signes qui comptent !

Rene-Descartes

Les mathématiques n’ont pas toujours été associés à une forêt de symboles pour certains familiers (+, – ,x) et d’autres plus ou moins ésotériques pour un profane. Jusqu’à la Renaissance, ces symboles n’existaient pas. Petit panorama de leur entrée en scène (1):

  • Vers 1460 : l’Allemand Johannes Widmann est le premier à employer les signes + et – ;
  • Début du XVIème siècle, le Vénitien Tartaglia est l’un des premiers à utiliser les parenthèses ( ) ;
  • En 1557, pour la toute fois est utilisé le signe = pour désigner l’égalité par l’Anglais Robert Recorde ;
  • 1608, pour la première fois, la virgule est utilisée pour séparer la partie entière de la partie décimale ; cela grâce au néerlandais Rudolph Snellius ;
  • 1621, les signes <> sont utilisés pour la première fois par l’Anglais Thomas Harriot ;
  • 1631, William Oughtred emploie le signe x pour la multiplication pour la 1ère fois ;
  • Il faudra attendre 1659 pour que l’Allemand Joyann Rann utilise le symbole de la division ;
  • 1525, vient le tour de la racine carrée, grâce à un autre allemand, Christoff Rudoff, dont le symbole définitif sera proposé par le Français René Descartes, avec une barre horizontale en 1647.

Beaucoup d’autres signes verront le jour, certains de manière éphémères et d’autres mettront du temps à être adoptés comme les signes + et – qui devront attendre un siècle avant d’être utilisés communément par les mathématiciens, la plupart d’entre eux leur préférant la désignation en lettre : P et M, pour plus et minus.


1 – « Le grand roman des maths » Mickaël Launay – Flammarion – 2016
2 – Socrate le scolastique
3 –  D’autres femmes comme Autocharidas, Théano ou Habrotélia sont connues mais sans informations précises sur elle comme l’évoque Mickaël Launay dans son ouvrage cité ci-dessus. 


A voir et à lire pour aller plus loin :

Les tout premiers pas du zéro

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+ 400 ans environ

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Le meilleur des nombres

« Le zéro, ce rien qui peut tout », pour reprendre l’expression de Denis Guedj[1]. Le zéro, c’est le plus mystérieux des nombres, il a été longtemps considéré comme un sortilège, voire renié, comme l’a fait Aristote.

En vérité, la première fois que le zéro fut employé remonte aux Babyloniens, encore eux, il y a 5000 ans ! Les scribes de l’époque inventèrent un signe de séparation dans l’écriture des nombres, un double chevron incliné. Ce fut la première forme de zéro : un chiffre servant de marquage d’une position vide, dans leur système de numération.

La deuxième « invention » du zéro, on la doit aux astronomes mayas, durant le 1er millénaire de notre ère, ce qui peut paraître peu précis. Là encore, il s’agit d’un signe séparateur pour écrire les nombres sans ambiguïté. Le zéro des mayas, sorte d’ovale horizontal qui se rapproche de notre représentation, endossait plusieurs représentations graphiques, les glyphes qui, tous, repré-sentaient des coquilles ou des coquillages.

Mais, la véritable toute première fois que le zéro entre en scène, avec l’ensemble de ses trois fonctions (le zéro opérateur, le zéro chiffre et enfin le zéro nombre), c’est grâce à un mathématicien indien, Aryabhata. Nous sommes au Vème siècle de notre ère. Une ère nouvelle s’ouvre à nous à condition d’être patient. Car, il faudra attendre l’an 825 pour que cette innovation se propage grâce au traité sur les nombres indiens rédigé par un mathématicien arabe (Al-Khwarezmi).

Avec ce zéro, versus indien, le statut du nombre change radicalement. On passe de « il n’y a rien » à « il y a rien », autrement dit, « il n’y a pas de quelque chose » à « il y a un zéro qui a une valeur nulle ». Cela change tout.

La première représentation de ce zéro indien est un petit cercle, sunya, le vide. Mais si le zéro indien a signifié le vide, l’absence, il décrit également l’espace, le firmament, la voûte céleste…

Ce zéro contient donc à la fois le vide et l’infini, ce que traduit d’ailleurs sa racine arabe : Sifr. Ironie de l’histoire, c’est le petit dernier des nombres qui fournira son nom à toute la lignée : les chiffres.

Le zéro n’a probablement pas livré tous ses secrets, comme l’ont pressenti les moines de l’abbaye de Salem, en inscrivant dans un codex, à la fin du XIème siècle : « chaque nombre jusqu’à l’infini a jailli de 1 et, par conséquent, de 0. En ceci réside un profond mystère ».

Et que serait advenu de James Bond sans le zéro !

Et que serait advenu de James Bond sans le zéro !


1 – Professeur de l’histoire des sciences à Paris VIII où il a enseigné les mathématiques et le cinéma. Il est également écrivain et cinéaste.


A voir et à lire pour aller plus loin :

  • Zéro ! Zéro de conduite, tolérance zéro, reprendre à zéro… Le zéro signifie à la fois l’absence et le vide. Mal aimé, il a su prendre sa revanche… Une émission de Canal Académie, première radio académique francophone sur internet.
  • Zéro, la biographie d’une idée dangereuse. Charles Seife raconte avec clarté l’histoire extraordinairement mouvementée de ce concept, qui est aujourd’hui une des clefs de la physique quantique, de la compréhension des trous noirs et de la naissance de l’univers.
  • Zéro : Ou Les cinq vies d’Aémer, de Denis Guedj. De la lointaine Uruk à la merveilleuse Babylone, de la légendaire Ur à la riche Bagdad, les villes des vallées du Tigre et de l’Euphrate sont le berceau de la civilisation. Là, éleveurs et marchands ont inventé l’écriture et le calcul, affinant siècle après siècle la science des mathématiques jusqu’à imaginer un nombre qui n’en est pas un : le zéro.

Mahomet, le tout dernier des prophètes

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610

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La « voix » de l’Islam

Orphelin, meneur de clans, fomenteur de razzias, chef religieux et habile politique, mais aussi méditant voire mélancolique, Mahomet, le dernier des prophètes selon l’Ange Gabriel, connaitra un destin hors du commun des mortels, à l’origine de l’une des plus puissantes religions de la planète. Entre vérités historiques et légendes, comment  en sommes-nous arrivés là ?

Pour l’Islam tout a vraiment commencé vers 610 ap. J.-C. Au cœur de l’Arabie (1), dans la grotte du Hedjaz, un homme d’une quarantaine d’années entend une voix qui l’invite à annoncer l’existence d’un Dieu unique. Pas si simple dans une société en proie au polythéisme. Cet homme s’appelle Mahomet. Il est orphelin, commerçant, marié et père de famille et habite La Mecque. En un siècle, les fidèles du Prophète vont répandre sa parole à travers le monde, du Maroc au nord de l’Inde. 1400 ans plus tard, ils représenteront plus d’un milliards de croyants.

Une transmission orale

L’Islam est fondé sur la révélation transmise par le Coran mais aussi sur la vie même de Mahomet, mélant ainsi ses amours, ses croyances, ses désirs, ses colères. Bref tout ce qui a façonné son parcours et sa personnalité, du moins tel que révélé par les écrits (2). Ecrits qui reposent essentiellement sur une transmission orale. Mahomet -puis ses disciples- sera voix de l’Islam ! Selon la Syra, une biographie du prophète écrite 70 ans environ après sa mort, Mahomet est né en 570 à La Mecque. Mahomet fait partie du clan des Hachémites rattaché à la Tribu quraychite dont la vocation est de garder, la Kaaba, le sanctuaire de la ville et d’assurer l’approvisionnement aux pèlerins.

Une enfance difficile mais bénie des Dieux ! 

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La Mecque, vers 570

Dans sa petite enfance, tout laisse à penser que le mauvais sort s’est acharné sur le futur prophète : Il ne connaitra jamais son père qu’il perd dès sa naissance, sa mère mourra lorsqu’il aura 6 ans, son grand-père , Abd al-Mottalib  le recueillera alors et l’emploiera comme berger. A la disparition de son grand-père 2 ans plus tard, c’est son oncle, Abou Talib, qui prendra la relève. Cependant, selon son biographe Ibn Ishaq (808/873), la mère de Mahomet fut dès le début touchée par la grâce : « Quand j’étais enceinte de mon fils, une lumière se dégagea de moi et illumina pour moi le palais de Busra en Syrie. Je n’aurais jamais imaginé une grossesse aussi légère facile que celle-là ! A sa naissance, il mit les mains vers le sol et tourna la tête vers le ciel. » (3) A son adolescence, Mahomet est remarqué par Bahira, un moine Chrétien, qui lui promet un avenir remarquable. Cependant, on sait peu de choses sur les premières années du futur prophète. Est-il illettré, comme certains le prétendent ou au contraire plutôt cultivé comme le pensent les Historiens ? Les avis divergent.

« Ton seigneur ne t’a pas abandonné »

Selon les écrits, Mahomet est un exemple de perfection à la fois morale, psychique et physique, doté de grands yeux noirs éclairant une tête plutôt volumineuse prolongée par une barbe fournie. caravane A 25 ans, après avoir été caravanier, il est embauché comme intendant par Khadija, une riche commerçante de près de 20 ans son aînée. Elle va l’épouser malgré leurs différences de situation, comme le souligne la sourate 43 du Coran : « Ton Seigneur ne t’a pas abandonné (…)/ Il t’a trouvé égaré et il t’a dirigé / Il t’a trouvé miséreux et il t’a enrichi. » Mahomet restera fidèle à son épouse qui lui donnera, après 15 ans de mariage, une dernière fille à 59 ans, du moins selon les écrits. Khadija sera ainsi la toute première musulmane à enfanter. Nous revoici donc dans les années 610. Mahomet a pris l’habitude de méditer plusieurs nuits de suite dans une grotte du mont Hirâ près de La Mecque. C’est alors que Mahomet est confronté à sa toute première vision : « O Mahomet, tu es le messager de Dieu ». Paniqué, il se réfugie chez son épouse avant d’envisager le pire : se jeter du haut d’un rocher. C’est à ce moment que l’Ange Gabriel, -Jibril - (selon les sourates tardives) se présente à Mahomet et lui ordonne : « Récite. » C’est ainsi que sont délivrés les tout premiers versets du Coran (3). Pour les musulmans orthodoxes, Mahomet n’est qu’un « vecteur » neutre du Coran : c’est la parole incréée de Dieu. Il faudra attendre 3 années avant que Mahomet s’autorise à délivrer le message divin auprès du « grand-public ». Un message qui porte sur l’existence d’un dieu unique et tout puissant, sur le jugement dernier -thème très présent chez Mahomet-et sur le paradis -le jardin des délices -réservé aux bons musulmans mais aussi la critique des Quraychites et la protection des plus faibles. Bref, un message qui dérange et qui déplait fortement aux grandes familles locales soucieuses de préserver leur pouvoir religieux.

Mahomet consacré « Dernier des prophètes »

Le paradis des Musulmans, les jardins des délces

Le paradis des Musulmans, les jardins des délces

En 620, Mahomet qui vient de perdre son épouse et son oncle, connaît une nouvelle expérience mystique. Mahomet est réveillé par l’Ange Gabriel qui le fait monter sur une Buraq, une créature volante entre la mule et l’âne avec une tête de femme. Après un Conseil qui réunit tous les prophètes de la Bible, Mahomet est consacré Dernier des prophètes. Il subit alors une ascension vers les cieux. Il franchit 7 niveaux de ciel, -le fameux 7ème ciel- avant de parler avec Allah qui lui enjoint de prier 5 fois par jour. Ses fidèles seront dans un premier temps très sceptiques face à ces révélations. Mahomet quittera La Mecque, le 16 juillet 622 pour Yathrib, une oasis située à 350 km. Cette émigration, appelée hijra (Hégire) est un marqueur-clé pour les musulmans, un acte fondateur. A partir de là, les sourates du Coran, jusqu’ici courtes, deviennent de véritables tirades avec une forte connotation juridique. Au cœur de l’oasis de Yathrib, bientôt baptisée Médine (la ville), Mahomet fera construire la toute première mosquée.

Nul n’est prophète en son pays !

Isolés, misérables, Mahomet et ses fidèles vivent alors une période difficile. Le prédicateur, qui se prétend supérieur à Moïse, est plutôt vu d’un mauvais œil par les tribus locales en proie aux rivalités tribales. Pour sortir de cette misère, Mahomet mobilise différents clans en vue d’attaquer les caravanes. Ce sont les premières Razzias au nom d’Allah. C’est ainsi qu’est lancée la notion de « Djihad dans la voie de Dieu », qui n’est pas encore la Guerre sainte qui ne verra le jour qu’au IXème siècle. En 630, fort d’une armée de 10 000 hommes issus d’un agglomérat de tribus, Mahomet enlève La Mecque , presque sans combattre. Pour la toute première fois, Mahomet établit ce qui va régir tous les aspects de la vie du musulman. Cela ira du rôle et de « l’usage » des femmes en passant par l’héritage, le tout selon la loi d’Allah. 2 ans plus tard, le prophète meurt d’une attaque durant sa sieste sans qu’on en connaisse la cause : empoisonnement lent ou mort naturelle. N’ayant laissé aucun testament, sa disparition ouvre la question de la succession de Mahomet et la voie à d’interminables querelles. Le père d’Aïcha, sa troisième épouse -de 40 ans sa cadette- et probablement sa favorite, deviendra le tout premier calife. L’épopée de l’Islam peut désormais commencer et elle sera multiforme comme le décrit Hani Ramadan (frère de Tarik Ramadan), directeur du Centre islamique de Genève (7) : « L’islam est une organisation complète qui englobe tous les aspects de la vie. C’est à la fois un Etat, une nation, un gouvernement et une communauté, une morale et une force, ou encore le pardon et la justice. L’islam est en même temps une culture et une juridiction, une science et une magistrature, une matière et une ressource… ». Pour ce monde à part entière, c’est ainsi que tout a commencé ! Publié le 22 avril 2016


Les dates-clés de l’Islam des origines

  • 570  : naissance de Mahomet à la Mecque
  • 595 : mariage avec Khadija
  • 612 : début de la prédiction
  • 615 : émigration en Abyssinie de ses adeptes
  • 617 : Mahomet est mis au banc de son clan
  • 622 : Hégire, émigration de Mahomet à Yatrhib, future Médine
  • 624 : première victoire contre les Mecquois
  • 630 : Prise de la Mecque par Mahomet
  • 632 : pèlerinage de Mahomet à la Mecque
  • 8 juin 632 : mort de Mahomet
  • Vers 700 : version officielle du Coran
  • 750 : début d’un cycle de rébellions et de répressions après la perte du pouvoir par les Omeyyades au profit des Abassides

Sur la piste de l’Islam des origines

5-piliers-Islam Jacqueline Chabri, professeur honoraire des universités, spécialistes des origines de l’Islam, explique dans son livre « Les trois piliers de l’Islam »(5), qu’il est nécessaire de redonner une dimension humaine à l’Islam des origines. Face aux 5 piliers de l’Islam (6) reconnus par les musulmans, elle se fonde sur une vision plus historique qu’idéologique pour mettre en avant seulement 3 piliers. Ces 3 piliers définissent, selon elle, le rapport, au VIème siècle,  de la société tribale de familles patriarcales en Arabie avec le divin en tenant compte également des conditions de vie spécifiques à l’environnement, c’est à dire le désert. A ses yeux, les 3 piliers sont : – L’alliance, qui assure le lien de solidarité des hommes entre eux et avec les Dieux; – La « bonne guidance », qui est le pilier central car spécifique à cette société et à la rudesse des conditions. Car en dehors de la bonne piste, point de salut, au sens propre, survie dans le désert, comme au sens figuré; – Le don, qui met en avant la notion de partage au sein d’une même tribu, en commençant par entretenir sa famille. Ainsi, Mahomet exhortera les gens à la générosité à Médine. A cette époque, dans cette société, le pragmatisme prévaut; selon J. Chabri, les normes sociales alors l’emportent sur l’idéologie coranique. Le wahhabisme aujourd’hui prétend remonter à un islam premier qui n’a jamais existé tel quel, prétend Jacqueline Chabri.


1 – Il existe que peu de données purement historiques, la plupart s’appuie sur la Tradition, c’est-à-dire des informations issues des hadiths, c’est-à-dire les recueils de la parole de Mahomet lui-même, de la biographie officielle, la Sira ou le Coran, lui-même. 2-  Les informations les plus essentielles comme les dates de naissance et de décès de Mahomet ou encore le nombre d’épouses divergent selon les sources. 3 – Le point N° 2208 – 8 janvier 2015- La vraie vie de Mahomet . p. 42 à 54 4- Il existerait au moins 3 ou 4 versions du Coran avant que ne s’impose la version « officielle », la vulgate dite du Calife Othman, officialisée vers 700. 5- Entretien avec Jacqueline Chabri, Sur la Piste du Coran – L’obs N° 2685 du 21 avril 2016, à propos du livre « Les trois piliers de l’Islam, lecture anthropologique du Coran- Ed. du Seuil – 2016 6- les 5 piliers de l’Islam sont : La profession de foi, c’est à dire déclarer avec conviction « Lâ ilâha illa-Llâh, Mohammadou-r-rasoulou-Llâh. », « Il n’y a pas d’autre dieu qu’Allah et Mohammed est Son messager. », la prière, donner la Zakat (donner aux pauvres), le jeûne du Ramadan, le pèlerinage à La Mecque 7 Cité dans « Le suicide français – Eric Zemmour – P482 – Ed. Albin Michel ; 2014


A visionner pour mieux comprendre :

 

Le royaume du Prêtre Jean : un des premiers hoax de l’Histoire

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Posté par fabrice
 

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« Au royaume des fake news »

Les « fake news » ne datent pas d’hier. Prophéties et autres rumeurs ont alimenté l’Histoire depuis la nuit des temps. L’histoire du Prêtre Jean dont le supposé Royaume, situé vers l’Inde, serait un lieu de félicité et de bien-être figure comme l’un des plus singuliers. Comment et pourquoi une telle fake news a-t-elle mobilisé les esprits durant plusieurs siècles ?

Ce n’est pas la première «fake news » de l’Histoire. Socrate (-470/ -399) avait déjà en son temps imaginé le « test des 3 passoires » pour débusquer les rumeurs non fondées (voir vidéo ci-dessous).  Néanmoins, « Le royaume du Prêtre Jean » est sans aucun doute la plus savoureuse et la plus importante par sa mobilisation.

Tout a sérieusement commencé par une lettre rédigée vers 1165 destinée à l’empereur byzantin Manuel Comnène. Cette lettre, dont l’auteur serait le fameux Prêtre Jean, rédigée en latin, décrit un monde idyllique où « aucun vice ne règne chez nous ». Elle fait état d’un royaume chrétien situé «aux Indes, au-delà de la Perse et de l’Arménie »(1).

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Un monde fantasmé se présentant comme une sorte de paradis où n’existent ni le vol, ni la pauvreté, ni la cupidité. Un monde où le chef d’Etat est à la fois un roi et un prêtre. Un monde qui se rapprocherait de la doctrine (hérétique) nestorienne qui s’appuie sur la coexistence des « dimensions » divines et humaines du Christ.

En 1177, le pape Alexandre III apporte une réponse à celui qu’il qualifie d’ « Johanni illustri et magnifico Indorum Regi » (« Jean, illustre et magnifique roi des Indes »). Des émissaires sont alors dépêchés sur les chemins d’Orient pour tenter de le débusquer(1).

L’origine de ce monde fantasmé

Au XIIe siècle, le monde occidental chrétien est en difficulté. La seconde croisade (1147-1149) s’est soldée par un échec cuisant renforçant l’emprise des musulmans. Ces derniers défient l’empire Byzantin correspondant à l’actuelle Turquie.

Dans ce contexte inquiétant pour la chrétienté, un souverain providentiel serait le bienvenu. D’ailleurs, Hugues de Nevers, évêque de Jabala, principauté d’Antioche (actuelle Syrie), dès 1145 soit une vingtaine d’années avant la fameuse lettre citant le Prêtre Jean, évoque un « souverain providentiel » dont le nom serait Johannes. Celui-ci régnerait sur des territoires situés à l’est de la Perse et de l’Arménie. La toute première mention de ce mythe, en quelque sorte.

De fait, à cette époque de nombreuses rumeurs font référence à un puissant souverain chrétien connu sous le nom de Prêtre Jean ! On raconte que son royaume est un endroit où « coulent le lait et le miel », comme dans la Terre promise de la Bible. Au fil des années, le mythe prend une dimension encore plus onirique. On y rencontrerait des êtres extraordinaires comme des licornes, des êtres hybrides à tête de chiens et même des hommes aux pieds tournés vers l’arrière !(2). Ce mythe va séduire les européens durant plusieurs siècles, jusqu’au XVIe siècle.

De nombreuses « personnalités » attestent même de son existence.

Le mythe du prêtre Jean est donc du pain béni à l’époque des croisades pour resserrer les rangs et mobiliser les troupes. Certains érudits de l’époque considèrent même son existence comme certaine. Situant son royaume, soit très à l’est, au-delà des terres musulmanes, soit au niveau de l’Ethiopie, ils forment l’espoir de pouvoir prendre les infidèles en tenaille.

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Même Marco Polo, en mentionnant l’existence de communautés nestoriennes en Chine, apportera de l’eau au moulin des partisans du Prêtre Jean. Comme Guillaume de Rubrouck qui écrira après une expédition en Asie : « un prince nommé Ken-Khan. […] était un seigneur d’un peuple nommé Nayman, tous chrétiens nestoriens. Ce Ken-Khan étant mort, ce prêtre nestorien s’éleva et se fit roi. Tous les nestoriens l’appelaient le Prêtre-Jean, et disaient de lui des choses merveilleuses…»

Le mythe du Prêtre Jean finit par s’essouffler

Au fil des décennies et des expéditions qui multiplient les contacts avec les peuplades d’Asie comme les Mongols et Chinois, ce royaume reste introuvable. A partir du XIIIème siècle le doute s’insinue fortement. Cependant, certains y croient encore comme les Portugais qui continueront leur recherche jusqu’au XVème siècle en se dirigeant vers l’Afrique.

 Quel est l’Auteur de cet Hoax ?

Selon Umberto Eco, la lettre du Prêtre Jean pourrait être l’œuvre de Frédéric Barberousse, le souverain de l’Empire romain germanique. Cela correspondait bien aux aspirations politiques et spirituelles de l’Empereur qui aurait pu y voir une manière de s’opposer à la papauté de l’époque.

A travers le royaume du Prêtre Jean, la véritable quête portait sur l’Eden Biblique dont beaucoup, à l’époque du Moyen Age jusqu’à la découverte des Amériques, estimaient encore pouvoir le trouver quelque part sur la planète (3).

Cette intox surfait donc sur les attentes et l’imaginaire populaire. Comme aujourd’hui, une fois la rumeur bien implantée dans les esprits, très difficile de lui tordre le cou. Celle-ci occupera les esprits et mobilisera toute l’Europe chrétienne et bons nombres d’explorateurs et d’aventuriers durant plusieurs siècles.

Au royaume des aveuglés, les canulars sont rois !

Publié le 17 novembre 2017

 Le règne de la « Postvérité »

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Avec Donald Trump au pouvoir et la multiplication des sites d’informations et autres agrégateurs qui relaient jusqu’à plus soif des soi-disant actualités, on pourrait penser que nous venons tout juste d’entrer dans l’ère de la Post-vérité. Il n’en est rien.

Déjà à l’époque de l’Ancien Régime se préparaient les ingrédients de cette postvérité. Ce ne sera pas sans conséquence car, pour certains historiens, cela aurait contribué de manière non négligeable à la Révolution.

Selon l’historien Robert Darnton qui a étudié le “monde des écrivaillons parisiens”, comme il les a appelés, ceux-ci ne rêvaient, dans le Paris du XVIIIe, que de saper les institutions de l’époque.

Ces despérados du pamphlet étaient passés maîtres en matière de sous-entendus et de mensonges. Ils s’acharnaient sur les conseillers et les ministres du roi, en les dépeignant comme des bouffons non seulement incompétents, mais aussi cupides et obsédés sexuels. Leurs écrits connus sous le nom de « Libelle » étaient parfois rédigés de l’étranger comme ceux de Charles Théveneau de Morande basé à Londres.

Pour bons nombres de Parisiens aux sorts peu enviables, ces rumeurs devenaient des vérités, exploitant ainsi leur colère. On connaît la suite !


Philippe le Bel, roi  des « fake news » !

Tout a commencé vers 1300, pour une sombre histoire d’impôt que Philippe Le Bel entend prélever sur le Clergé et dont le Pape Boniface VIII ne voulait pas entendre parler. Parmi les principaux opposants, l’Evêque Bernard Saisset va en faire les frais.

Les conseillers du Roi cherchent à le discréditer en diffusant de fausses informations : l’Evêque Bernard Saisset serait un traître, ayant tenu des propos injurieux contre le roi. Ni une, ni deux, l’Evêque Bernard est arrêté. S’en suivra un procès construits autour de rumeurs et d’ouï-dire dont il sera très difficile de faire la part du vrai.

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Philippe le Bel va mettre à profit cette première expérience, pour monter un « coup » beaucoup plus ambitieux qui va avoir un retentissement historique. Il s’agit de l’arrestation des Templiers. Cette fois, il s’agit de discréditer l’Ordre tout puissant des Templiers à coup de diffamations qui seront utilisés lors du procès.

A la manœuvre, le conseiller du Roi, Guillaume de Nogaret. Celui-ci n’hésite pas à utiliser les grands moyens. Il lance une campagne de dénigrement sans précédent : crachat sur des crucifix, baiser rituel sur l’anus comme pacte avec le mal, sodomie entre les membres de l’ordre, idolâtrie…(4). Les Templiers seraient non pas les bons soldats de Dieu mais des serviteurs du Diable !

Loin d’être exempts de fautes, l’Ordre des Templiers donne une image désastreuse aux yeux de l’opinion publique et se présente sous l’angle d’une entité hérétique hors de tout contrôle bien pire que la réalité. L’issue de cette avalanche de fake news sera dramatique pour l’Ordre et ses célèbres chevaliers : dissolution de l’Ordre, responsables sur le bucher, biens confisqués et membres pourchassés.

Si le contenu des fake news n’est pas réel, les conséquences sont, en revanche, bien souvent, loin d’être virtuelles !


Contre les fake news,  le fact-checking

Cette méthode très anglo-saxonne s’est imposée dans les années 20 aux rédactions américaines. De quoi s’agit-il ? D’une vérification systématique des faits avant publication d’un article pour éviter toute erreur ou falsification.

fact-checking

Depuis, selon la journaliste Atossa Araxia Abrahamian (5), cette méthode s’est imposée à l’ensemble des médias américains, y compris pour les magazines people comme Vogue. Un métier a même vu le jour, fact-checker. Il consiste à revérifier tous les éléments factuels d’un article. Cela va de la couleur de la voiture citée, aux noms des personnes, aux dates des événements, aux chiffres mentionnés, ect…

La toute première vérificatrice du magazine Time, Nancy Ford, fut engagée en 1923 et son job s’effectuait pour l’essentiel à la bibliothèque de New York. Un siècle plus tard, la palme revient à l’hebdomadaire allemand « Der spiegel »  qui dispose du plus grand département au monde de vérification.

Et la France ? Ce n’est pas dans notre tradition même si on n’y vient timidement. Décodeur au Monde ou Désintox à Libération entreprennent une démarche qui s’en rapproche, avec une différence majeure cependant : l’erreur est débusquée à postériori alors que dans la presse anglo-saxonne, le boulot est fait en amont.

Pour nous, Français, l’interprétation des événements est plus importante que la véracité des faits !


1 -   Le Figaro « En Ethiopie, au Royaume du Prêtre Jean
2 -  « Le royaume du Prêtre Jean, plus grosse « fake » du Moyen Age » – Le Monde – 25 octobre 2017
3 – « Enquête sur le Royaume du Prêtre Jean » (Emission sur ARTE) – La Croix 2 septembre 2007
4 - « Philippe le Bel, inventeur des fakes-news ? », article de Catherine Keruchi – Le Point.fr – 11 juillet 2017
5 – « Aux origines du « Fact-Checking », article de Valentine Faure – TéléObs N°2767 du 16 novembre 2017


Pour en savoir plus sur les Fake news :