Octobre 1971
Quand la technologie s’en mail !
Qwertyuiop : peu romantique ce premier message électronique préfigure une nouvelle manière de communiquer qui bouleversera autant la sphère privée que professionnelle; pour la toute première fois le courrier s’affranchit du papier et du temps. Plus qu’une invention, c’est une révolution sociétale. Alors, quel en a été le facteur déclenchant, hein ?!
En ce début d’automne 1971[1], personne n’imagine encore la révolution « épistolaire » qui se fomente quelque part en Angleterre, à Cambridge pour être précis. Ce qui se joue à cet instant, c’est une manière totalement inédite de correspondre par écrit, d’une personne à une autre, sans intermédiaire, sans délai, sans affranchissement, et cela quelle que soit la distance.

-
Ray Tomlinson, l’inventeur de l’E-Mail

Ray Tomlinson, l’inventeur de l’E-Mail
Comme beaucoup de révolutions, celle-ci débute discrètement dans les locaux de la société BBN collaborant, pour le compte du gouvernement américain, au projet Arpanet, l’ancêtre d’Internet. Là, un ingénieur, Ray Tomlinson, a l’idée d’associer deux programmes d’ordinateurs existants (SNDMSG / READMAIL) : l’un permettant de partager des messages entre plusieurs utilisateurs d’un même ordinateur et l’autre conçu pour copier simultanément le même fichier sur les 15 ordinateurs que compte le réseau Arpanet, balbutiant.
200 lignes de code plus tard, il crée les 2 premières boites de messagerie de l’histoire sur 2 ordinateurs voisins et adoptent le fameux arobase [@] afin d’identifier les adresses de ces boites, en séparant le nom de l’utilisateur de celui de l’ordinateur. Pourquoi l’arobase ? Parce que l’arobase [2] a du caractère, il ne figure dans aucun des noms propres ou figurés et de surcroît se prononce « at » en anglais ce qui signifie « chez ».
Et voici le résultat, avec la toute première adresse électronique : tomlinson@bbn-tenexa et le tout premier message : qwertyuiop, qui correspond aux premières lettres du clavier, version anglo-saxonne.
Ce programme et ses versions plus élaborées (programme MSG conçu par John Vittal en 1975) vont être adoptés d’abord par la petite communauté d’ingénieurs (15 puis 23 ordinateurs reliés entre-eux) avant de se développer bien au-delà de cette communauté. En 1978, un rapport de l’ARPA (Advenced Research Projects Agency) annonce le raz de marée que l’on connaît : plus de 200 milliards de mails échangés quotidiennement dans le monde dont plus des deux tiers sont des spams.
Et nous y voilà, car la technologie du courrier en réseau, selon l’appellation de l’ARPA, est à des années-lumière de la valeur littéraire des échanges de correspondances qui animait l’intelligentsia européenne à l’époque de Voltaire, de Madame Sévigné ou de Flaubert. Goethe, qui s’inquiétait déjà de la rapidité des échanges par correspondance en Europe, en qualifiant l’époque de “vélocifère”, serait abasourdi par « le temps réel » et surtout la médiocrité pour ne pas dire vulgarité de la plupart des contenus.

Avec les spams, nous atteignons le niveau zéro de la correspondance auquel Goethe n’aurait probablement pas survécu. Pourtant, il n’aura pas fallu longtemps pour que ce type de messages, dit pourriels, apparaissent : 7 ans, après le premier e-mail. C’était le 3 mai
1978. Un commercial de la société informatique DEC adressait un mail à 393 personnes pour les inviter à découvrir son nouvel ordinateur. Le message indésirable était né, né pour encombrer le réseau et les esprits. Quatre ans plus tard, en 1982, un chercheur américain, Scott Fahlman) crée une nouvelle forme de langage, les smileys.
Créer du lien malgré les distances géographiques et culturelles, c’est la fonction du courrier depuis toujours. Entre 1820 et 1914, 280 millions de lettres seront expédiés par les immigrants allemands, des Etats-Unis vers l’Allemagne ; mais aujourd’hui, grâce à cette mise en relation instantanée, cela dépasse l’entendement : 80 000 milliards de mails par an, 1 milliard 200 millions de destinataires potentiels. Comparativement, les lettres expédiées de manière traditionnelle dans le monde atteignent à peine les 500 milliards annuellement.

-
Signe Arobase dans une lettre de marchands vénitiens datant de plus de 500 ans

Signe Arobase dans une lettre de marchands vénitiens datant de plus de 500 ans
Lorsque l’empereur romain Auguste, en l’an 22 av J.-C instaure le premier service de courrier régulier (Cursus publicus) destiné à acheminer des messages à travers tout l’Empire, il ne pouvait imaginer que 2000 ans plus tard la transmission de messages deviendrait une des principales occupations du velgum pecus. Il ne pouvait encore moins concevoir que le temps de transmission serait, dans 91 % des cas, bien inférieur à 5 minutes, alors qu’il y a 200 ans seulement une lettre expédiée de Paris mettait plus de 4 jours pour atteindre Marseille.
Sans aucun doute, en ce jour d’automne 1971, en matière de correspondance, l’humanité s’est affranchie de tout ou presque…même de l’affranchissement.
L’histoire au pied de la lettre, en quelques dates :
- 500 ans, avant J.-C., le roi perse Cyrus installe les premiers relais sur les routes de son vaste empire;
- 22 avant J.-C., l’empereur romain Auguste créée le premier réseau de courrier;
- 745, premier véritable service postal, en Chine;
- 1477, créations des premiers relais de poste par Louis XI, uniquement destiné à la correspondance du roi, relais espacé de 7 lieues, soit 28 Km, d’où l’expression des bottes de 7 lieues, bottes très lourdes dont étaient dotés les postillons;
- 1630, Descartes expédie un dessin non protégé par une enveloppe, et d’une certaine manière inaugure la carte postale;
- 1653, première boite à lettre, à Paris;
- 1760, Les tout premiers facteurs, dans un premier temps de ville;
- 1796, la célèbre attaque du courrier de Lyon;
- 1830, les facteurs arrivent dans les campagnes;
- 1840, premier timbre, en Angleterre;
- 1849, premier timbre français;
- 1870, première véritable carte postale (cartes postales illustrées en 1889).
1 - Certaines sources mentionnent la date de mars 1972
2- L’origine du signe correspondrait à une fusion de deux caractères consécutifs (une ligature), le a et le d, qu’auraient utilisés des moines copistes au VIème siècle. L’@ ressurgit chez les marchands florentins du XIIème siècle, comme unité de mesure et son usage devient assez répandu aux Etats-Unis, au XIXème, sous la forme : « 2 objets@$ 10 » qui signifie : deux objets à 10 dollars pièce.
A voir pour mieux comprendre :
- Le terme Spam viendrait d’un sketch des Monty Python, où le mot spam, marque d’un jambon en boîte, est sans cesse répété.
- Une histoire de l’internet (en anglais)
A lire, à voir ou à visiter :
- Internet pour les Nuls
- Vous n’avez pas de diplôme d’informatique et vous rêvez de surfer sur la toile comme un pro ? Sans jargon informatique inutile mais avec des explications claires et simples agrémentées d’une bonne dose d’humour, ce livre a été spécialement conçu pour guider vos premiers pas dans le monde merveilleux d’Internet jusqu’à une maîtrise totale, sans stress, avec le sourire !
- Les dix plaies d’Internet : Les dangers d’un outil fabuleux
. Avez-vous déjà réfléchi aux questions suivantes : Lorsque vous consultez un moteur de recherche, savez-vous comment se ” calculent ” les résultats ? Peut-on faire confiance à Wikipedia ? Nos enfants collégiens ou lycéens recourent-ils massivement au copier-coller ? Est-ce ainsi que nous leur apprendrons à penser par eux-mêmes ? Avez-vous vraiment envie d’une société où tout le monde peut s’exprimer tout le temps sur tous les sujets ? À vous de réfléchir…
- Traque sur internet
- DVD avec Sandra Bullock. Angela BENNETT brillante informaticienne passe son temps branchée sur son ordinateur, sa spécialité traquer les virus. Comme souvent, un de ses correspondants lui envoie un programme à étudier, Angela découvre que cette disquette contient des données top secret. Elle va rapidement comprendre que, pour sa sécurité, elle n’aurait jamais dû y avoir accès.
- Le Musée de la Poste - Le Musée de La Poste de Paris retrace l’histoire du transport du message écrit, de la tablette d’argile à l’aéropostale en passant par les boules de Moulins, la malle-poste et les ballons montés, les timbres-poste sans oublier les personnages emblématiques tels le postillon ou le facteur.

(votes : 4)
Ajouter un commentaire