vendredi, 15 décembre 2017

Les toutes, toutes premières fois

Comment tout (ou presque) a commencé !

Kandinsky : La première véritable émancipation culturelle

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Posté par fabrice
 

1910 

Changement de tableau

 

On ne tire pas facilement un trait, fût-ce de pinceau, sur plus de 30 000 ans de peinture figurative.

Depuis la nuit des temps, il n’était pas vraiment venu à l’esprit des hommes de peindre autre chose que la réalité (en dehors des divinités et des ornements comme sur les poteries) avec souvent beaucoup de talent, comme s’il fallait coûte que coûte courtiser le Créateur. Chacun à sa place : d’un côté le Créateur, seul habilité à l’innovation et à la fantaisie ; de l’autre, son sujet, l’homme qui, lorsqu’il exprimait sa créativité, devenait suspect d’allégeance au Démon.

L’art d’accomader la Nature

Et puis, changement de tableau. Pour la première fois, l’artiste va faire preuve d’audace en accommodant la Nature à sa guise pour en extraire ses qualités intrinsèques : celle-ci propose, l’artiste dispose.

Sans Titre, de Kandinsky, considérée comme la première œuvre abstraite datant de 1910
Sans Titre, de Kandinsky, considérée comme la première œuvre abstraite datant de 1910

Sur ce schéma totalement nouveau, le réel, du moins tel qu’il nous apparaît, n’a plus systématiquement le dernier mot. L’art abstrait est né, nous sommes en 1910 et c’est une révolution.

L’homme s’autorise donc pour la première fois à se représenter la nature au-delà de ses apparences et à accepter que chacun d’entre nous dispose d’une vision personnelle, sans jugement de valeur. On ne regarde plus la nature au travers d’une œuvre, on la vit. C’est une nouvelle conception du monde.

Kandinsky, celui qui met l’art sens dessus-dessous !

Cette manière de s’affranchir de la réalité visuelle aurait connu, dit-on, un acte « manqué » fondateur. Kandinsky, considéré comme le père de l’art abstrait, aurait découvert dans son atelier une toile posée à l’envers. C’est ainsi que lui seraient apparues les vertus de la déconstruction !

Car, c’est bien de déconstruction dont il s’agit ; déconstruction des valeurs traditionnelles dont le mouvement est amorcé depuis la seconde moitié du XIXème siècle. Celui-ci touche les domaines artistiques (musique, peinture, puis danse et architecture) mais également politique, avec l’émergence des « bohèmes » qui s’opposeront aux bourgeois. On voit poindre déjà le spectre de mai 68 !

Toile à l’envers ou pas, Wassily Kandinsky, né à Moscou en 1866, va mettre sens dessus dessous les canons de la peinture. Précurseur de l’art abstrait[1] , il va théoriser cette « découverte » et se faire connaître fin 1911, en publiant « Du spirituel dans l’art ». Cet ouvrage délivre l’art de la dictature du réel et le place dans une dimension spirituelle. En jouant sur les couleurs et les formes, l’artiste est en mesure de révéler une vérité cachée derrière une vérité d’évidence, trop souvent éloignée de la réalité.

« La dissonance picturale et musicale d’aujourd’hui n’est rien d’autre que la consonnance de « demain », écrira Kandinsky en 1911. »

Wassily Kandinsky
Wassily Kandinsky

Cette nouvelle approche s’inscrit en réalité dans l’air du temps. Elle accompagne d’autres révolutions de la pensée de l’époque : les théories scientifiques émergentes sur la matière et la lumière (qui cacherait sa vraie nature, nature ondulatoire et corpusculaire) mais aussi en matière technologique. Il s’agit des travaux sur l’optique ou l’apparition du daguerréotype, par exemple.

Supplantée par de nouveaux outils plus performants, remise en cause par une meilleure connaissance du monde, la peinture perd son rôle de témoin de la réalité. Cela au profit d’une vision intérieure totalement subjective mais finalement plus fidèle au monde tel qu’on l’entrevoit désormais : multiple, impermanent, imprévisible et en interaction avec son observateur.

Pour représenter cette nouvelle vision du monde, l’art abstrait utilise un nouveau langage. Il s’appuie sur une grammaire construite sur les sensations et un vocabulaire qui met en jeu les formes géométriques et les couleurs dont la partition devient presque un art à part entière.

Finie donc la notion de beaux tableaux qui devaient respecter les règles académiques : le type de support (la toile), le format (rectangulaire), le principe d’application (au pinceau), etc… Ce renoncement à tout ou partie de ces caractéristiques s’apparente à de la recherche fondamentale au service d’une réalité à la fois matérielle et spirituelle.

La réalité : une longue histoire d’impressions

grotte de Blombos

Les deux morceaux d’ocre sculptés de la grotte de Blombos signent la naissance de la modernité culturelle

S’affranchir de la réalité relève d’une longue marche qui a débuté au milieu du XIXème siècle, après avoir recherché au contraire, depuis la Renaissance, à s’en rapprocher le plus possible (invention de la perspective). Les impressionnistes, influencés par l’environnement intellectuel et scientifique de l’époque, ont fait une bonne partie du chemin. Ils ont joué la carte de l’impression perçue, restait à jouer celle de l’impression rendue, autrement dit les sensations.

Certains diront, qu’avec les différents courants nés de l’art abstrait originel, le rayonnisme, le constructivisme, le suprématisme, l’expressionnisme, le cubisme, etc.., nous sommes passés de la recherche de sensation à celle du sensationnel.

Restons modestes, il y a 77 000 ans dans la grotte de Blombos (2), donc bien avant les grottes de Lascaux ou de Chauvet…et les oeuvres de Kandinsky, des « artistes » ont fait preuve de recherche esthétique et abstraite, portant un premier regard personnel sur leur monde.


 Chronologie de la peinture en quelques traits !

  •  - 77 000 ans : naissance de l’art pictural – jusqu’à la prochaine découverte- dans la grotte de Blombos (Afrique du sud);
  • - 40 800 ans : peinture de la caverne d’El Castillo (Espagne) qui représente un disque rouge ;
  • - 37 300 ans : importantes représentations d’art rupestre de la grotte d’Altamira (Espagne);
  • - 32000 ans : peintures de la Grotte de Chauvet (Ardèche);
  • 2300 av. J.-C. : invention des hiéroglyphes, à mi chemin entre le dessin et l’écriture;
  • Entre le V et VI ème siècle av. J.-C : Zeuxis d’Héraclée, peintre grec, est le premier à recourir à la technique du sfumato, donnant un effet de contours imprécis, technique reprise ensuite par Léonard de Vinci; Selon « l’historien » romain Pline l’Ancien, Zeuxis serait à l’origine du trompe l’oeil, technique qui sera beaucoup utilisée par les romains comme à Pompeï ;
  • 820 : manuscrits enluminés dont l’un des premiers est le Livre de Kells ;
  • 1415 / 1417 : Filippo Brunelleschi, architecte florentin, donne le coup d’envoi à la mise en perspective. Cette technique sera théorisée par Léon Battista Alberti dans De Pictura (en 1435) ;
  • 1425/1428 : Masaccio sera le premier peintre à l’appliquer sur une fresque de l’Eglise Santa Maria Novella de Florence ;
  • Vers 1400 : le peintre flamand Jan Van Eyck donne le premier coup de pinceau de la peinture à l’huile ;
  • A partir de 1600 : la peinture baroque fait son apparition avec Rembrandt, Rubens, Vélasquez et bien d’autres ;
  • Camille Corot (1796/1875), de l »école de Barbizon, annonce l‘impressionnisme;
  • 20 avril 1874, première exposition des impressionistes, avec 165 toiles, dans l’atelier du photographe Nadar;
  • 1883, Georges Seurat à l’origine du pointillisme invente d’une certaine manière le concept des pixels;
  • 1904 : La lettre de Cezanne à Emile Bernard donne le fondement du cubisme;
  • 1907 : la toile « les Demoiselles d’Avignon » de Pablo Picasso renouvelle totalement, à travers le cubisme,  la représentation du nu et annonce la révolution picturale à venir ;
  • 1910 : Kandinsky dévoile une nouvelle approche de la réalité avec l’art abstrait ;
  • Années 1950 : naissance du Pop Art, avec des artistes comme Jasper Johns et plus tard Andy Warhol
  • 1960 : Brassaï publie le livre « Graffiti », première évocation du graffiti comme un art, dont l’un des pionniers aura été un artiste grec, Demetrios, vivant à New York signant Taki 183;

1 – Avec quelques autres artistes comme Kupka, Larionov, Malevitch, Mondrian; Concernant, l’aquarelle Sans Titre, considérée comme la première œuvre abstraite de l’histoire de la peinture (cf. illustration ci-dessus), il existe aujourd’hui une polémique sur sa véritable date : 1910 ou 1913 et dans ce cas, elle serait une esquisse pour une huile baptisée Composition VII, à l’automne 1913.
2 – 2 morceaux d’orcre sculptés de traits obliques et parallèles, découverts dans la grotte de Blombos en Afrrique du sud, pourraient être une de premières représentations symboliques, voire abstraites de l’histoire, signant l’apparition de la modernité culturelle. Pour en savoir plus, lire l’article sur Wikipedia.


A découvrir pour mieux comprendre :

    • Laure-Caroline Semmer, historienne de l’art, nous décrypte l’art abstrait au travers de l’approche de Kandinsky :


Centre Pompidou / Kandinsky et l’art abstrait par centrepompidou

  • Émission consacrée à Mondrian, l’un des précurseurs de l’art abstrait – [Canal Savoir]


A consulter pour aller plus loin :

  • La naissance de l’art abstrait
    - Collection : Un mouvement, une période – Centre Georges Pompidou, Paris
  • Art abstrait : Thèmes et Formes de l’abstraction dans les avant-gardes européennesPar des analyses précises et limpides, l’auteur remet en perspective les différents pôles du mouvement et récuse l’apparente « gratuité » de l’art abstrait. L’ouvrage s’attache à éclairer l’art abstrait européen à travers l’étude minutieuse de ses origines, entre 1905 et 1915. Plus que les innovations techniques ou esthétiques, il met en évidence la maturation des contenus et la signification des oeuvres.
  • Kandinsky, sa viePremière biographie de l’inventeur de l’abstraction, ce livre sensible a été établi à partir d’un ensemble de sources considérable. Il évoque à la fois la vie traditionnelle russe et celle de la Russie des avant-gardes. Le lecteur peut assister à la formation du peintre, à la genèse de son œuvre et de sa pensée et il peut suivre la quête fiévreuse qui ouvrit à l’artiste le passage vers la peinture absolue et qui en fit, à travers ses écrits et ses amitiés, le grand inspirateur de la révolution artistique des temps nouveaux.
  • Du Spirituel dans l’art et dans la peinture en particulierde Vassily KandinskyDans ce traité sur l’abstraction publié en 1910, Kandinsky revendique le droit de tout oser dans la création artistique à la seule condition de respecter le «  »principe de nécessité intérieure » ». Ce texte a certes permis à l’artiste de se faire connaitre en Europe, mais il a surtout eu un retentissement majeur sur le cours de l’art moderne .Un grand classique à redécouvrir
  • Kandinsky, de Christian DerouetCette grande rétrospective de l’œuvre d’une des figures majeures du XXème siècle, Vassily Kandinsky, est proposée conjointement par le Centre Pompidou, la Städtische Galerie in Lenbachhaus de Munich et le Solomon R. Guggenheim Museum de New York, qui détiennent les plus importants fonds d’œuvres de l’artiste. Elle a été publiée à l’occasion de l’exposition Kandinsky présentée au Centre Pompidou en 2009.



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