mercredi, 20 septembre 2017

Les toutes, toutes premières fois

Comment tout (ou presque) a commencé !

Les toutes premières dettes publiques

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Posté par fabrice
 

XIII ème siècle

Le choix de la dette…

 « Maudits ! Vous serez tous maudits jusqu’à la 13ème génération… ». Cette malédiction est proférée sur le bûcher, le 19 mars 1314, par Jacques de Molay, dernier grand maître des Templiers. Elle s’adresse au roi Philippe Le Bel -et à quelques autres- qui l’a fait arrêter, ainsi que 140 templiers de Paris, 7 ans plus tôt.

Le bûcher plutôt que payer la dette

En quête de fonds et excédé de voir ces richissimes Templiers exemptés d’impôts car sous la juridiction exclusive du Pape, Philipe Le Bel (1285-1314) choisit le bûcher pour ces chevaliers et, accessoirement, de leur confisquer l’argent amassé durant les Croisades.

En réalité, Philippe Le Bel doit renflouer coûte que coûte les Caisses de l’Etat pour faire face aux coûts exorbitants des guerres incessantes. Il va utiliser toutes les astuces pour réduire la dette publique : il jouera sur la valeur de la monnaie, manipulation qui revient de fait à des dévaluations (comme celle de 1306), ce qu’il lui vaudra le surnom de « roi faux monnayeur ». Il s’accaparera, sans état d’âme, des biens de ses créanciers. Juifs et Templiers furent ainsi les toutes premières victimes de la dette publique.

Mais, rendons cependant à César ce qui appartient à César, c’est Saint Louis (1215-1270) qui, en France, inaugurera une forme de dette publique, ou de dette souveraine, comme on dit aujourd’hui. Toutefois, cette notion ne sera introduite en France de manière officielle qu’à la fin du XVIII ème siècle. Dette qui restera la plaie des budgets de l’ancien régime et qui se poursuivra lors de la Révolution. Avec un niveau situé entre 70% et 80% du PIB, elle atteindra un niveau identique à celui d’aujourd’hui (66 % en 2005) ! (2) 

 L’Italie inaugure une nouvelle ère

Venise, Florence et Gênes, sont en réalité les toutes premières « Cités-Etats » à recourir à la dette publique, cherchant à financer sans trop d’effort leur soif d’expansion. Portées par une puissance commerciale et maritime, elles affirment ainsi, sans complexe, leur velléité de dominer la Méditerranée.

Le point d’orgue sera atteint lors de la Guerre de Choggia (1378-1381) qui aboutira quelques années plus tard à la constitution d’une institution : la Casa di san Giorgio.
Celle-ci sera chargée d’administrer la dette publique de Gênes et éviter ainsi la banqueroute. A partir de là, le modèle sera exporté dans toute l’Europe, puis ailleurs dans le monde. Le Japon l’adoptera à la fin du XIX ème siècle, avec les niveaux stratosphériques d’aujourd’hui (220 % /pib, la plus élevée du monde). Pour mémoire, la dette publique française s’élevait à 84.5% du PIB en mars 2011, ce qui représente 1646.1 milliards d’euros (Source INSEE), ou encore, données plus significatives, 6 années de rentrées fiscales !  

Tous les latins ne sont pas des cigales

Curieusement, malgré leurs visées expansionnistes, l’Empire Romain, ainsi que la Grèce antique, parviendront à pourvoir à leurs besoins financiers sans recourir de manière durable à la dette publique. La politique économique de la Grèce antique et plus encore celle de Rome ne s’engagent pas sur un endettement perpétuel de l’Etat. Les citées grecques peuvent émettre des emprunts mais ceux-ci restent ponctuels, comme le souligne l’historien et journaliste Emmanuel Laurentin. Ils emprunteront d’autres voies comme la dévaluation de leur monnaie ou le pillage des contrées envahies… A chacun ses méthodes.

Si la dette publique a fait son apparition dans une Europe médiévale, c’est que les conditions étaient réunies. Comme le démontre l’ouvrage « La dette publique dans l’histoire » (1), 3 conditions sont nécessaires : financement de guerres endémiques entre états, la monétarisation de l’économie et l’émergence d’instruments financiers. En résumé, la dette souveraine est engendrée par « des dépenses extravagantes induites par les grands conflits » (3).

La raison d’Etat ou l’Etat a toujours raison…

D’une certaine manière, l’histoire de la dette publique met en perspective le perpétuel rapport de force entre créanciers et débiteurs. Au début de la célèbre Guerre de 100 ans, le roi d’Angleterre, Edouard III, se trouva dans l’impossibilité de régler ses dettes. Ce qui entraîna la faillite des banques italiennes détentrices d’une part importantes des créances. 

Leçon de l’histoire : un Etat peut vivre à crédit un certain temps, puis se défausser de sa dette sans passer par la case prison. Mais cela n’est pas sans risques ni sans conséquences. En effet, lorsqu’un Etat fait faillite, les bénéficiaires des services de l’Etat et les épargnants (et donc les créanciers) en font les frais. En outre, cela implique de renoncer ensuite, et durant une longue période, à tout financement extérieur. Car, chat échaudé craint l’eau froide… 


La Chine : le grand « bonds » en avant ou les dettes cachées !

 La Chine exhibe officiellement un taux de dette sur le PIB de 20 % (mi-2011), contre 86 % en France et 99 % aux Etats-Unis. Seulement derrière ces chiffres se cache une dette masquée qui la  porterait à un taux beaucoup plus élevé. Si l’on inclut les dettes des collectivités locales, celles des chemins de fer et des banques, le chiffre s’élève entre 80 et 90 % selon Victor Shih, professeur à la Northwestern University (*). Pis, en y ajoutant les dettes des entreprises d’Etat, bénéficiant de la garantie de l’Etat, celle-ci atteint des sommets : 150 %, proche des ratios grecs.

A la différence de la situation européenne, cette dette soutient l’investissement et non la consommation. A court terme, cela entretient une croissance élevée qui risque de déboucher ensuite sur un surendettement difficile à endiguer, avec des projets qui apparaissent non viables.

Actuellement, les autoritès traitent le problème en repoussant les échéances des prêts et en acceptant plus d’inflation. Mais la véritable solution devra passer par un rééquilibrage du modèle au profit de la consommation qui s’accompagnera d’une réduction de taux de croissance.

* source : « les dettes cachées gangrènent le système ». Challenges – 8 décembre 2011

Les Etats, un lourd passé de faillites !

La carence d’un Etat vis-à-vis de ses créanciers est bien plus lourde de conséquences, notamment en terme de confiance en interne comme en externe, que la faillite d’une entreprise même si l’Etat n’encoure pas la liquidation pure et simple comme une société.

Cela dit, les épisodes de faillites d’Etats à travers l’histoire sont légions et le plus souvent pour des raisons de financement militaire. Rien que sur la période du XIXème et XX siècle, on en dénombre pas moins de 250, dont 126 pour la seule Amérique latine (4)

Le tout premier épisode de défaut de paiement débute avec Philippe le Bel, comme on la vu dans le sujet principal, qui annule ses dettes en 1307 et fait dissoudre l’Ordre des Templiers.

Puis c’est au tour d’Edouard III d’Angleterre de faire défaut à ses banquiers florentins en 1339 avant de répudier ses dettes en 1345.

En 1557, Philippe II, qui vient de succéder à son père Charles Quint, suspend les paiements ; mesure qu’il réitéra en 1575 et 1596 et dont la dernière aura pour conséquence la ruine des Fugger, banquiers d’Augsbourg.

Tandis que l’Espagne ploie littéralement sous le poids du service de sa dette publique à partir de la seconde moitié du XVI ème siècle, c’est-à-dire le versement des intérêts qui va représenter jusqu’à la moitié de ses revenus annuels (pour une dette publique de 800 % de ses revenus), elle fera défaut 5 fois au cours du XVII ème siècle, puis 7 fois au cours du XIX ème siècle.

La France peut rester modeste de ce point de vue, car entre 1550 et 1788, les Rois de France répudieront la dette publique à 8 reprises, la dernière amorçant probablement la Révolution Française.

La dernière faillite de l’Etat Français remonte à 1801, lorsque le Consulat décide d’amputer les bons aux porteurs de 95% de leur valeur.

Sur la période plus récente, c’est l’Amérique Latine qui devient Terre de faillites, avec 126 suspensions de paiement puis l’Afrique avec 63 au compteur. L’Europe va-t-elle prendre la relève ?

Source : « Huit cents ans de faillites d’Etats », par Samin Saul, professeur d’histoire à l’université de Montréal – Article publié dans la revue Histoire – Mars 2012
Actualisé le 24 mars 2012

(1) « La dette Publique dans l’histoire » -  J. Andreau, G. Béaur, J.-Y. Grenier – Ministère de l’Economie, 2006
(2) En 1788, les recettes de l’Etat s’élevaient à 500 millions de livres tandis que les dépenses représentaient 630 millions ; le montant total de la dette était de 4 millions de livres, environ. La participation à la guerre d’indépendance américaine représentait un montant d’1 milliard de Livres
(3) « Le long passé de la dette publique » – G. Béaur, Directeur de recherche au CNRS et à l’EHESS – Le Mensuel (Le Monde) – septembre 2011
(4) « This time is different, eight centuries of financial folly » – C.M Reinhart & K.S. Rogoff – Princeton University Press, 2009
 


les interêts de la dette publique française (en euros, source Planetoscope)

Chaque seconde les intérêts de la dette publique de la France coûte 1363 €, soit plus de 43 milliards payés chaque année sur une dette publique totale de 1 685 800 000 000 environ en septembre 2011 soit une dette de 25 830 euros par Français…

 


A visionner pour mieux comprendre :

Tous ruinés dans 10 ans, par Jacques Attali
Jacques Attali retrace l’histoire de la dette publique, qui est aussi celle de la constitution progressive de la fonction souveraine et de ce qui menace de la détruire.

http://youtu.be/KYOvFHTP8WQ

La dette publique pour les nuls
Explication des mécanismes financiers qui structurent l’économie mondiale. Attention, cette vidéo « pédagogique » représente qu’un seul point de vue.

La Dette publique pour les Nuls par Bonzou


A lire pour aller plus loin :

    • Tous ruinés dans 10 ans ?, de Jacques Attali
      Serons-nous bientôt ruinés ? Sommes-nous en train de ruiner nos enfants ? Jamais, sauf en période de guerre totale, la dette publique des pays les plus puissants du monde n’a été aussi élevée. Jamais les dangers qu’elle a fait peser sur leur niveau de vie et leur système politique n’ont été aussi menaçants. En France, en particulier, si un coup d’arrêt n’est pas donné au plus vite à la montée de la dette publique, le prochain président de la République ne pourra rien faire d’autre, pendant tout son mandat, que mener une politique d’austérité ; et la prochaine décennie fera chaque jour subir, à chacun des citoyens, les conséquences des folies de celle qui s’achève. Comment éviter aux générations prochaines d’avoir à payer très cher le cynisme de nos contemporains ?

 

    • L’échéance: Français, vous n’avez encore rien vu., de François De Closets, avec Irène Inchauspé – Editions Fayard
      Une enquête qui met en lumière les faits, les décisions oubliées et les comportements qui, pour la première fois de son histoire, ont ruiné notre pays en temps de paix. Nulle fatalité dans ce désastre. La mondialisation et la financiarisation sont les mêmes pour tous. D’où vient que la France ait moins bien résisté que la Suède, le Canada, l’Allemagne et bien d’autres ?

 

 

 

  • Une histoire de la dette.
    Un blog entièrement consacré à l’analyse de la question de l’endettement privé et public. Il porte notamment sur la situation française et européenne mais ne s’interdit pas de s’intéresser aux Etats-Unis et aux pays asiatiques.

Bonnes lectures !




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1 commentaire

  1. Alex a écrit,

    J’ai lu dans le livre de De Closets que la Grèce n’était pas à son coup d’essai en matière de faillite : elle aurait fait banqueroute, en 1826, 1841, 1863, 1895, 1931 et même au IVème siècle av. J.-C. !

    Mais restons philosophe, comme

    Posté le 23 novembre, 2011 à 18 h 47 min

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