mercredi, 20 septembre 2017

Les toutes, toutes premières fois

Comment tout (ou presque) a commencé !

Les tout premiers adolescents

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Posté par fabrice
 

Vers 1890

La fureur de vivre !

 

Nos ados vivent aujourd’hui un âge d’or qui non seulement n’avait pas cours il y a seulement un siècle mais dont l’idée même était inconcevable à nos grands aïeux. N’en déplaise aux « Tanguy » en herbe, depuis que l’homo sapiens arpente notre bonne vieille terre et jusqu’à la proximité du XXème siècle, le rejeton de l’homme passait directement de l’enfance à l’adulte, sans passer par la case « ado ».

Il faudra attendre la fin du XIXème siècle pour que le concept d’adolescence pointe, pour la toute première fois, le bout de son nez. A partir de 1880/1890 et durant les trois premières décennies du XXème siècle, à l’instar de l’adolescent qu’il caractérise, ce concept cherchera sa place !

Cette période charnière de la vie a donc longtemps été ignorée parce que l’enfant, une fois acquis sa maturité sexuelle, devait accéder aux responsabilités et ne plus être une charge pour les parents.

Au Moyen-Âge, les enfants sont presque considérés adultes dès l’age de 7 ans mais restent toutefois sous l’autorité du père jusqu’à 12 ans. Pour les filles la majorité est fixée à 15 ans. Dans les sociétés primitives, l’adolescence n’existe pas. A travers des rites initiatiques, souvent à caractère sexuel, il est question de « tuer » l’enfant pour donner naissance à l’adulte. L’adolescence est carrément escamotée !

 L’adolescence : fille de la bourgeoisie et de l’industrialisation

La naissance de l’adolescence est le fruit d’une double mutation : celle de la scolarisation qui touche, dans un premier temps, les enfants de bourgeois et l’industrialisation qui modifie les traditions familiales. La transmission de père en fils d’un savoir-faire ancestral et souvent accompagnée de celle des terres des ancêtres ne devient plus systématique. Le jeune, attiré par les sirènes des usines, au sens propre comme au sens figuré, commence à remettre en cause cette trajectoire quasi automatique.

Développer se personnalité, son propre parcours commence sérieusement à démanger le jeune ado. Bref, « se créer une identité personnelle. C’était une idée entièrement nouvelle », comme l’indique Jeremy Rikkin(1). Il ajoute : « ce phénomène […] a eu sur les filles comme sur les garçons un impact de portée historique, et des effets qui allaient changer la conscience. »

Crise d’identité

Ce refus du statu quo révèle une crise d’identité dont l’expression ne sera pourtant inventée que dans les années 40 par Erik Erikson. Cette volonté d’exister autrement et de manière indépendante conduira autant à cette crise d’identité qu’à la construction même d’une identité.

Ainsi, pour la toute première fois, au cours de cette fin de XIXème siècle, apparaît la notion de crise adolescence. Médecins, enseignants, religieux, militaires, tous redoutent cette « altérité critique »(2). Ils y voient un âge bâtard, ingrat, potentiellement dangereux pour l’individu comme pour la société, comme le souligne l’historienne Michelle Perrot. Autrement dit, l’adolescent est raisonneur, il n’est pas raisonnable !(3).

Cela suscite des inquiétudes. Certains dénoncent une « criminalité adolescente effrayante », dont l’origine, pour des psychologues étiquetés « sociaux » comme Gabriel Tarde, provient d’un environnement défavorable où la jeunesse est livrée à elle-même. Cette situation anxiogène relayée par la presse conduit à la création, en 1906, d’une pénalisation spécifique pour les jeunes de 13 à 18 ans. Pour les jeunes de 18 ans de l’époque, la peine de mort est loin d’être une exception comme en témoigne les registres des condamnés à mort de l’année 1901, 11 mineurs sur 18 !

Parallèlement à ces mesures punitives, les initiatives, tant laïques que religieuses, ne manquent pas. La République instaure la gratuité pour la scolarité (1881), des programmes pour les apprentis et les jeunes ouvriers, des cours du soir, créée des maisons de l’adolescence qui deviendront plus tard les fameuses MJC. Tandis que les institutions religieuses développent le patronage, le scoutisme…

Age tendre et tête de bois !

Les perceptions de la notion d’adolescence, négatives dans un premier temps, vont évoluer jusqu’à celles beaucoup plus nuancées d’aujourd’hui.

Bienheureux ces grands enfants qui, après des millénaires de régime sec vont enfin pouvoir manger leur pain blanc en restant sous l’aile protectrice des parents avant de se « friter » à la dure réalité de la vie. Comme le souligne Jeremy Rifkin « « la prolongation de ce statut de protégé a rendu les jeunes plus dépendants et les a même infantilisés. De l’autre, ils sont devenus plus introspectifs, et même de bon connaisseurs de la vie ».

La jeunesse acquiert progressivement ses lettres de noblesses et devient une catégorie sociale à part entière qui commence à l’adolescence et se prolonge désormais jusqu’à ce qu’on appelle l’adulescence. Son image sera à jamais associée à celle de James Dean qui, grâce à la « Fureur de Vivre », est devenu le symbole et l’idole d’une jeunesse en mal d’identité qui veut vivre à 100 à l’heure.

Elle donne lieu à des chocs de culture qui irradient la société sur deux strates : celle des couches populaires dont sortira le phénomène des « blousons noirs » puis des crises de banlieues et celle des classes moyennes qui connaitra son apogée lors de Mai 68 et de la contre-culture..

En un petit siècle d’existence -face à près de 200 000 ans pour l’espèce humaine, excusez du peu ! -, l’adolescence est parvenue à bouleverser l’ensemble de la société. Culture et langages spécifiques, remise en cause de la société, de l’autorité, désir de libéralisation des mœurs, recherche de nouvelles valeurs, de nouvelles frayeurs, accrocs aux signes d’identification propres, addiction à la technologie et aux substances illicites, l’adolescence est devenue un tout nouveau terrain de jeu, une sorte de cocon soumis à d’immenses tensions internes d’où sortiront les nouveaux maîtres du monde : Bill Gates (cofondateur de Microsoft), Steve Jobs (Apple), Mark Zuckerberg (Facebook)…

L’adolescent tient désormais dans la société une place de choix que l’on pourrait résumer à cette formule de Pagnol (4) : « il est grand ce petit » !


Via mobile et blogs, les ados se mettent à nu !

Les ados d’aujourd’hui n’ont plus grand-chose en commun avec ceux qui ouvert la voie à cette période intermédiaire d’une vie qu’est l’adolescence, il y a plus de 100 ans. Il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui comme hier, les adolescents ont comme deuxième nature le fait de douter de soi et de rechercher la transgression.

Les pratiques récentes connues sous le vocable de « dedipix » et de « sexting », favorisées par la connexion entre les nouveaux moyens de communication des réseaux sociaux, des sites de partage vidéos (Youtube / Dailymotion) et des mobiles, qui consistent à exhiber une partie de son corps ou à se mettre en scène dans des situations plus qu’intimes pour ne pas dire scabreuses répondent à ce besoin.

Pour le psychanalyste et spécialiste des mondes virtuels, Yann Leroux(*) : « mettre en ligne des images partielles de son corps via le “dedipix” permet aux adolescentes de voir ce qui peut susciter de l’intérêt chez le sexe opposé, sans trop se dévoiler non plus puisqu’elles cachent souvent leur visage ».

En effet, le « Dedipix » consiste, pour une adolescente à écrire une dédicace sur une partie plus ou moins intime de son corps et de diffuser cette photo sur leur site personnel. Cela est souvent assorti d’un dispositif de points (dénommés « coms ») variables selon l’endroit du corps où se situe cette dédicace.

Le « teen Sexting » va encore plus loin dans l’exhibition puisqu’il s’agit cette fois de se montrer, via mobile et web, dans des situations érotiques pour ne pas dire pornographiques. Selon un sondage de la Sofres publié en octobre 2009, 14 % des 12-17 ans français auraient déjà reçu des messages à caractère sexuel de la part de leurs copains ou petite amie. Il arrive que des « minettes » de 13 ans diffusent leur toute première relation intime via leur mobile, parfois même sous la forme d’une série : leur première fellation, leur première relation sexuelle, leur première sodomie…

Relativisons cependant le succès de ce phénomène. Une étude américaine portant d’août 2010 à janvier 2011 révèle que seul 1% des jeunes de 10 à 17 ans ont envoyé des photos d’eux-même ou de leurs camarades nues sur internet ou sur leur mobile.

Néanmoins, c’est la rançon d’une société hyper-sexualisée ou tout doit être tenté. Pour paraphraser le publicitaire Seguela, si à 18 ans tu n’as pas tout connu du sexe, ton adolescence est ratée !

Quelques soient les époques, et au grand désarroi des parents, l’adolescence c’est les premiers pas vers la sexualité. Premiers émois, premiers amours, premières expériences sexuelles… et maintenant, premières « exhib » !

* Pour en savoir plus : http://www.psychologies.com/Famille/Ados/Sexualite-des-ados


« Pouponnière » d’entreprises

Evita Nuh du haut de ses 12 ans vient de créer –fin 2011- sa marque de vêtements, Little Nuh.
Evita est loin d’être une exception.

Leanna Archer, Haïtienne d’à peine 16 ans, PDG de Leanna’s inc, société qui commercialise des produits capillaires, affiche 100 000 dollars de chiffre d’affaires. Amber Atherton, top model britannique de 19 ans, repérée à l’âge de 12 ans, fait un tabac auprès des célébrités avec sa boutique en ligne, myflashtrash.com. Autre exemple, Tavi Gevinson une blogueuse de mode influente de 16 ans.

Et les garçons ne sont pas en reste : Greg Grossman, 15 ans seulement mais déjà chef cuisinier chez un traiteur. Plus fort, Blessing Maregere, 18 ans, a déjà à son palmarès la création et la revente de 5 entreprises ! Plus fort encore, Farrah Gray, le business dans la peau, est devenu millionnaire à 14 ans. A donf… ces ados !
Face à ces « bébés » entrepreneurs, tête de pont de la génération Z, la génération précédente, Y, semble déjà has been. Ce phénomène devient un vrai business aux Etats-Unis. Les entreprises spécialisées dans le conseil à ces très, très jeunes entrepreneurs se multiplient ainsi que les sites qui leur sont dédiés, comme teenentrepreneurblog.com.

En France, si le phénomène est moins répandu, depuis le 1er janvier 2011, il est néanmoins possible pour un ado de créer son entreprise, dès lors qu’il a atteint 16 ans.

Ces ados hypers-précoces, presque hors-d’âge, ambitieux, très sûr d’eux se sentent invincibles. Ils n’attendent pas grand-chose des autres ni de leurs aînés. « Comme la transmission générationnelle s’est affaiblie, ils ont l’illusion qu’ils n’ont pas besoin de l’expérience de leurs aînés pour s’accomplir », explique la psychologie Béatrice Copper-Royer dans son livre « Vos enfants ne sont pas des grandes personnes » (éd. Albin Michel).
Il n’y a pas à dire la valeur n’attend pas ou n’attend plus le nombre des années !

* Pour en savoir plus : Article « Les petits ambitieux » – Nouvel Observateur N° 2467 – 16 février 2012


(1) Une nouvelle conscience pour un monde en crise – Jeremy Rifkin – Ed. LLL (Les liens qui libèrent)
(2) Sciences Humaines – Martine Fournier . N°110 – Novembre 2011
(3) Histoire de l’adolescence, 1850-1914 ; Agnès Thiercé – Ed. Belin
(4) Réplique de Raimu dans la Trilogie de Pagnol


A visionner pour mieux comprendre :


Phénomène Dedi Pix blog par CyberPeople

 

 


A lire pour aller plus loin :

  • L’adolescence n’existe pas. Une histoire de la jeunesse, de Patrice Huerre, Martien Pagan Reymond et Jean-Michel Reymond.Pourquoi les jeunes prennent-ils leur indépendance de plus en plus tard ? Cette adolescence prolongée n’est-elle pas source de souffrance ? Comment expliquer l’augmentation des violences, des passages à l’acte, des dérives auto-initiatiques ? L’adolescence n’est qu’une création récente de notre société, un artifice pour signifier, autour de la puberté, le passage de l’enfance à l’âge adulte, qui, lui, a toujours existé. Autrefois, ce passage était célébré, délimité, à travers des rituels. Aujourd’hui, cette transition se dilue dans le temps. Pis, ce sont les adultes qui, par refus de vieillir et par souci de supprimer tous les risques, excluent les jeunes du monde des grands. Attention, l’adolescence est bien un artifice, un mythe qui nous empêche d’aider nos enfants à devenir adultes.
  • Histoire de l’adolescence, 1850-1914, de Agnès Thiercé.Le concept d’adolescence s’est forgé, puis inscrit dans la société, durant la seconde moitié du XIXe siècle. Ne prenant d’abord en compte qu’une minorité – les garçons pubères de la bourgeoisie, seuls à bénéficier, au sein des collèges et des lycées, d’un espace-temps de vie propre à leur âge -, la notion a peu à peu englobé celles et ceux qui d’abord en étaient exclus ; les classes populaires et les jeunes filles.
    Ce livre montre comment les nouvelles politiques d’encadrement mises en place par la Troisième République et les Églises dans les années 1880-1890 ont permis ce tournant. On voit naître une nouvelle science, la psychologie de l’adolescence.
    De la «crise de l’adolescence» à «l’âge de tous les possibles», notre perception contrastée de l’adolescence est très largement héritée des discours du XIXe siècle.



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